
Elle excelle dans le maniement des couverts. Couteau et fourchette sont des extensions de ses petits doigts fins. Elle arrive à plier une feuille de salade sans décoller l’index de l’argent. Ce n’est pas jouer avec la nourriture si c’est pour faire de l’origami.
Mes couverts sont des ustensiles, des outils dont je m’empare avec bien peu de dextérité. J’aurais pu apprendre, et parfois je me dis que je devrais. Mais en plus de la fainéantise, j’ai l’impression que mes maladresses à table m’appartiennent, que je ne devrais pas les gommer. Je n’en ai honte que face à elle. Une gêne qui met mal à l’aise, une embarras de classe sociale. Notre petit traumatisme récurrent depuis des années, dont elle ignore tout.
Tout comme elle ignore ce que je peux faire avec les bons accessoires au bout des doigts. Mes Rotringts ne tracent que des lignes droites, des arrondis parfaits. Je suis capable de rédiger des pages sans faute de frappe, dans le noir, pour peu que j’aie mon clavier en face de moi. Si seulement on était parti déjeuner au japonais, je l’aurais hypnotisée avec mes baguettes. Des détails et talents sans intérêts à propos desquels j’aimerais qu’elle m’interroge, qu’elle s’intéresse. Mais oui, je suis incapable de venir à bout d’une salade composée sans prendre le risque d’un accident. Je coupe mes feuilles de laitue au lieu de les plier, j’engloutis ma roquette au lieu de l’entortiller autour de ma fourchette.
Je soupèse mentalement chaque portion de pâtes avant de me lancer. Mon assiette est quadrillée en part égales. Je dois pouvoir enrouler assez de spaghettis pour créer une masse uniforme, qui ne va pas se vautrer lamentablement à mi-chemin. Je suis obsédé par chaque fourchette que j’extrais du plat. Il faut que cette bouchée soit réussie, jolie. Je ne dois pas avoir honte. Je dois être au niveau.
Nom.
Le soupir de soulagement. Je suis venu à bout de ma commande sans rien faire gicler, sans taches ni sur la nappe, ni sur mon orgueil. Ma bataille imaginaire à sens unique est gagnée. Je danse de la joie en silence, sans bouger. Nous quittons le restaurant et j’ai la tête haute, en tout cas à l’intérieur des paramètres de ma névrose.
Sur le quai du métro, je ne lui réponds pas que moi aussi, ça m’a fait plaisir. A la place, je la regarde un peu partir. Puis je rentre.
A mi-chemin, je réalise.
Personne n’a demandé à l’autre si son plat était bon.

Puis je pense avoir compris. Tout ceci n’est qu’une façade. Ce restaurant sert à blanchir l’argent des Triades, la mafia chinoise, à Paris. Voyant les jeunes entrepreneurs dans le besoin, les gangsters leur ont proposé un deal. En échange des fonds nécessaires à un nouvel établissement, le patron doit accepter la présence de mafieux à sa table, des sous-fifres qui iront dépenser de la drogue, des extorsions, du sexe et des meurtres en échange d’une délicieuse fondue. Ceci explique ce qui m’aura posé le plus de questions : l’absence totale de menu et de prix en façade de la boutique. Tout est inscrit en chinois et j’imagine que le moindre plat coute plusieurs centaines d’euros. Un repas complet permettant de blanchir jusqu’à plusieurs milliers d’euros à la fois. Les dettes auront transformé les jeunes entrepreneurs en rouages des Triades. Typique.
Lorsque je rentre des cours, que je passe devant les fenêtres teintées du restaurant, je suis parcouru d’un frisson. Et si d’aventure je recroise le patron au détour du local à poubelle, j’aurais pour lui mon sourire le plus compatissant. De mon côté, j’aiguise mon sabre et je maintiens mon automatique chargé, pour quand les guerres de gangs viendront frapper à mon immeuble.

