821 – Comic Review 01

- Bonjour, vous avez Je tue des géants ?

J’étais à Forbidden Planet, sur Broadway, et je me disais que c’était le moment où jamais d’acheter le recueil de la mini série I Kill Giants dont j’avais tant entendu parler. Le vendeur a trouvé le dernier exemplaire, couverture souple un peu cornée. Dépité, je me suis dit que ça serait con d’avoir attendu si longtemps de mettre la main dessus pour le prendre tout niqué. Je l’ai reposé sur le présentoir et je suis rentré en France. Faut dire que je suis fan du scénariste Joe Kelly depuis longtemps. Maintenant Joe est le roi du monde, boss du studio Man Of Action, créateurs de Ben 10. Avant ça Joe Kelly a écrit plein de titres super cools comme l’ultra culte et même mythique (à mes yeux) Steampunk avec Chris Bachalo chez Cliffhanger. Il est aussi l’auteur du meilleur comic de 2001 selon Wizard Magazine (un épisode effectivement extraordinaire de Superman), avis que je partage. Puis en 2008, il pond une mini-série indépendante chez Image avec un dessinateur hispano-japonais.

Barbara Thorson est une héroïne méconnue. En plus de poursuivre ses études au lycée, elle tue des géants. Pour ça, elle porte toujours avec un petit sac à main dans lequel se trouve caché un marteau gigantesque, seul capable de terrasser les géants qui hantent la planète en secret depuis des siècles. Mais on se demande si tout ça, ce ne serait pas un peu dans sa tête. Barabara manque cruellement de véritables amis et se fait chahuter à l’école par une bande de petits tyrans. Ses seules interactions sociales positives se limitent aux parties de Dongeons & Dragons dans l’arrière boutique d’un comic shop. Et quel terrible secret renferme sa maison, au point que le sujet ne soit jamais abordé avec ses frères et sœur ? Les limites en réalité et fantasmes n’ont jamais été aussi floues, Barbara lutte entre ceux qui lui veulent du mal et ceux qui veulent l’aider. Sans parler des géants qui risquent de réapparaître à tout moment.

Le comic original fut publié en sept numéros et déjà à l’époque enchaînait les critiques positives. Mais c’est la version reliée, beaucoup plus digeste, qui fut couronné de plusieurs prix au cours de l’année 2009. Le succès fut tel qu’Image prit la décision de sortir une édition « Titan », couverture cartonnée, format géant et des tonnes de matos bonus (scripts, croquis etc…). C’est celle là que j’ai finit par acquérir. Et putain ça valait le coup. Le dessin est proche du manga, en noir et blanc, presque mal dessiné tellement le trait est nerveux. Le style de Ken Niimura insuffle de l’énergie à des compositions de vie banale tandis que Joe Kelly joue sur la subtilité tout du long. Jusqu’à la fin je me demandais si les géants étaient réels, quel était le secret de Barbara (révélé à mi chemin). Lors de la lecture du dernier chapitre j’ai dû me retenir de verser une larme, avec toute la famille en train de prendre le café de l’autre côté du salon. Parce qu’en vrai, I Kill Giants, c’est doux amer.

Il m’aura fallu quelques jours pour digérer un peu le truc, mais sous les géants, les marteaux géants et les connasses du lycée, on a plein de thèmes qui remuent. Ca vous parle d’échappatoire, du monde du rêve, de la famille, de la mort et tous ces trucs qui vous remuent les tripes. Sauf qu’on est tellement pris dans cette histoire finalement toute simple qu’on se prend la totale dans les dents. J’ai lu quelque part que I Kill Giants est le genre de comic qu’on peut, qu’on veut passer à tous ces amis, qu’ils lisent des BD ou non. Je suis assez d’accord. Et je maudis l’éditeur français d’avoir osé traduire la série en deux tomes (pêché d’avarice) sans jamais sortir le second (pêché de fils de putage).

Si vous gérez assez l’anglais et que vous avez de quoi, je vous conseille fortement l’édition souple, qui fera carrément l’affaire niveau awesome dans vos yeux. Moi je vais aller prêter mon Titan.

722 – Dreamcaster

- C’est une blague ?

Nathalie regardait l’avocat qui s’était immiscé entre elle et la fin de son petit déjeuner d’un œil malheureusement pas encore assez réveillé pour être scandalisé. L’intrus était venu la cueillir à l’aube, pénétrant l’intérieur dès que la porte fut entrouverte.

- J’ai bien peur que non Mlle Gayet.

Le petit être encravaté produit une pochette en kraft de sa mince mallette posée au milieu des confitures et commence à lire son contenu à voix haute.

- Mon client a cauchemardé de vous à trois reprises en moins d’une semaine, entre les 2 et 8 mars de cette année. Vous apparaissiez systématiquement en train de rompre avec lui ou de le tromper ou une combinaison des deux.
- Pardon ?
- Dans le dernier rêve, le 8 donc, vous rompiez au restaurant tout en vous faisant prendre en levrette « avec grand plaisir » par votre amant.
- Qui était aussi dans le restaurant ?
- C’est cela même.

La jeune femme préfère soutenir son crâne avec sa main de peur de s’effondrer. Elle beurre au ralenti une biscotte déjà brisée. Imperturbable, l’avocat continue.

- En conséquence de quoi mon client a déposé contre vous une demande d’injonction restrictive. Il vous est désormais interdit d’apparaître dans son subconscient jusqu’à nouvel ordre. Sous peine de poursuites judiciaires.

Si Nathalie avait été d’humeur taquine, elle aurait répliqué avec indignation que c’était fort de café. En tout cas elle était désormais autant réveillée qu’abasourdie. Depuis quand ce pauvre type s’était vu pousser des couilles ? L’ex de Nathalie était un lâche, d’ordinaire, véritable carpette humaine manipulatrice. Enfin, relativisons. Il aurait aussi pu se déplacer et confronter celle qu’il avait minablement quittée un mois plus tôt, au lieu d’envoyer un émissaire en début de calvitie.

- C’est absurde ce que vous me dites. C’est son subconscient, je n’y suis pour rien moi.
- Allons Mlle Gayet, ne faites pas l’enfant, nous ne sommes plus en 2010 et vous savez fort bien que les lois ont changé.
- Et je suis sensée faire quoi moi ? A part attendre de me prendre un procès au cul parce que monsieur n’a pas le courage d’affronter sa culpabilité névrotique ?
- Tenez vous à carreau un moment, prenez vos distances. Ca ne me semble pas si compliqué que ça. Vous arriverez bien à vous retenir.

Tu parles d’un réveil du mauvais pied.

Ce n’est qu’une fois le visiteur indésirable raccompagné à la porte que Nathalie trouve la force de retourner dans sa chambre, où elle retrouve tout son matériel. C’était bien la peine d’investir dans un Dreamcaster dernier cri. La machine est encore posée sur le bureau, les électrodes en vrac, la prise secteur toujours branchée. Au début, lorsque l’Ex avait proposé l’achat, la jeune femme était contre. Faire l’andouille avec des menottes ou des bites en plastique pour pimenter des séances de cul trop souvent décevantes est une chose. Mais aller baiser dans les rêves de l’autre sous prétexte de pouvoir y assouvir des fantasmes hallucinatoires, non merci. Une raison de plus pour lui d’aller voir ailleurs. Une raison pour elle d’acquérir un exemplaire. Le karma est une vieille pute. Mais moins que le hacker qui aura sauté Nathalie en échange d’une modification de tous les protocoles de sécurité logiciels. Un peu de dignité contre un Dreamcaster moddé, capable de s’immiscer jusque dans les cauchemars.

L’enfoiré aura vite compris que sa garce d’ex mijotait. Les mises en scènes étaient peut-être trop spécifiques. Elle aura pêché par gourmandise dans la vengeance. Dommage, elle aurait aimé aller au bout du scénario, le plan à trois sodomite avec l’ex et le nouveau imaginaire. Mais la justice s’est effectivement adaptée au harcèlement moral par rêves interposés. Putain de reforme du système pénal tiens. Finalement le Dreamcaster finira comme la plupart des sex-toys, acheté sur un coup de tête, abusé et voué à l’abandon.

De toute façon, c’était ça ou les représailles par arme blanche. Au moins Nathalie aura tenté quelque chose avant d’en arriver là. Heureusement que feu sa mère lui avait enseigné la prévoyance. Le set de couteaux de boucher, commandé au cas où, n’attendait plus que d’être étrenné.

Parce qu’après tout, avec un peu d’efforts, il est simple de faire que ses rêves deviennent réalité.

704 – Opt Out

Un jour je me suis pris la tête, genre débat philosophique, sur la question du choix. Vous savez cette vieille dichotomie entre le destin et le libre arbitre. Je me souviens plus qui m’a dit un jour qu’en vérité, on a toujours des choix, au minimum celui de continuer à vivre ou pas. Rien que de se lever le matin est un choix. On s’est pas flingué dans la nuit. On a fait ce choix. C’est un peu extrême dans l’idée mais ça remet les choses en perspective. Et petit à petit j’ai appris à décortiquer les hordes de décisions que je prends à chaque seconde. Mon passé de joueur d’échec qui remonte, à triturer les possibilités, les statistiques. Mais je ne vais pas vous prendre la tronche avec ça de bon lundi. Non, en fait, je veux en venir à la décision de tenter d’embrasser une carrière d’artiste, et les milliers de choix au quotidien que ça implique.

On a de grandes décisions, comme les études. Comme le jour où j’ai dit à mon prof de dessin que je ne préférais pas intégrer l’école à plein temps, que je ne pensais pas être fait pour ça, malgré mon petit niveau. Je voulais aller à la fac, avoir un plan de secours. Puis y’a les petites décisions, comme prendre le temps de lire un article sur les avantages/inconvénients d’une narration interne, utiliser deux heures de libre à écouter deux écrivains discuter par-dessus un film que j’ai déjà vu. Les gens normaux, ceux qui aiment leurs études, leur job, qui ont des ambitions plus terre à terre à base de trois pièces en banlieue, leurs choix sont faciles. La société nous prépare et nous conditionne à savoir quelle est le bon choix pour s’épanouir dans la normalité, dans l’ambition banale (je ne dis pas péjorativement, souvent j’envie tous ces gars là, qui ne sont pas des connards égoïstes rêveurs comme moi).

J’aimerais bien être écrivain, que des gens que je ne connaitrai jamais lisent mes bouquins et en tire n’importe quoi de positif, à la hauteur de la thune qu’ils mettent dedans. Il n’y a pas de règles pour ça, pas de chemin tout tracé. Ou alors pas pour moi. Je vois plutôt ça comme la validation successive d’une multitude de choix au quotidien. Ca va de mes sites web préférés à quel stage me semble le plus pertinent vis-à-vis de ce que je désire vraiment et pas seulement vis-à-vis du plan de secours. On en reparlera. Rien que ce blog, qui n’aurait jamais débuté si j’avais pas eu peur de perdre la main à ne pas écrire trop longtemps, et qui n’aurait jamais continué si longtemps si j’avais pas rencontré des tonnes de personnes intéressantes, parfois en lien avec Le Plan. Sans oublier le choix le plus important, celui de continuer à y croire, celui de continuer à essayer, le choix de continuer à faire des choix.

Ca reste une de mes plus grandes peurs, celle d’abdiquer. Celle de me satisfaire de la normalité, de décider qu’à partir de maintenant je ne suis plus l’exception, je suis un mec normal, avec des ambitions normales. Ca ferait de moi un type qui dort mieux la nuit, qui se prend nettement moins la tête la journée, avec plus de temps pour lui. Alors parfois je fais des mauvais choix. Je procrastine pour ne pas me confronter au risque d’un échec, je fais l’impasse sur une mine d’information ou sur une rencontre. Mais je ne lâche pas pour autant. Parce que je suis persuadé que décrocher c’est quelque chose de presque définitif. Que tenter de repartir après avoir tout laissé tomber, ça demanderait un effort titanesque, potentiellement insurmontable. L’abandon est tellement confortable, moelleux de simplicité.

Alors aujourd’hui, demain, les jours d’après je vais faire des choix, le genre à faire flipper ma mère qui s’inquiète de mon avenir, à faire flipper mes vrais amis qui pensent que je leur consacre moins de temps, à désespérer mes professeurs, à énerver mes détracteurs. J’en oublie sûrement. Et un jour, sûrement, je serais sur ma montagne de papier, à pouvoir souffler et dire que ouais, putain, j’ai fais le bon le choix.

Au pire je peux toujours m’acheter un trois pièces à Levallois ou m’arrêter de respirer. Ca serait triste. Dans un cas comme dans l’autre. D’ici là, on se retrouve demain, si vous le voulez. C’est votre choix à vous.