
En seconde, j’ai acheté un petit calepin Clairefontaine et j’ai passé la nuit à noircir les premières pages avec des phrases courtes et simples : « Je ne parle plus », « Demande à E, elle sait pourquoi », « Oui », « Non » etc… Le lendemain, je suis allé en cours comme n’importe quel autre jour. Sauf que je n’ai rien dit. J’ai salué les gens de la tête, j’ai rejoint la salle de cours en silence, je n’ai pas participé. Quand on s’adressait directement à moi, je montrais une page du calepin, ou j’en griffonnais une autre, si j’avais besoin d’étendre mon panel de réponses. Tout c’était la faute de E, qui avait dit quelque chose pour me contrarier la veille, lors de notre coup de fil régulier du soir. Je n’ai plus la logique exacte en tête, ni le contexte, mais je voulais faire bouger les choses.
A cette époque, j’étais parqué dans la friend zone, mais avec vue sur la frontière. C’est-à-dire que je sentais qu’il suffisait juste du bon quelque chose au bon moment, et je pouvais avoir ce que je voulais. Si son ex n’était pas dans les parages, si je m’habillais un peu mieux, si elle passait outre ses réserves, si j’arrivais à faire bonne impression. Je n’étais pas à genoux comme j’avais pu l’être avant, avec d’autres. J’étais debout, et j’étais persuadé que je trouverais le truc qui me ferait la rattraper et l’attraper. Même sa petite sœur était dans mon camp, et bossait pour moi en douce, depuis la maison familiale. Alors de temps en temps, j’essayais quelque chose d’un peu plus compliqué, pour monter à la confrontation ou pour faire un grand geste. D’où le délire du calepin et du vœu de silence.
Là encore je n’ai plus la logique en tête, mais je crois que le but était de l’agacer un peu, vu qu’elle parlait parfois plusieurs heures avec moi. Je voulais aussi mettre le reste des gens à contribution, en les incluant dans mon délire. Malheureusement, la vie n’est pas une comédie Bollywoodienne où tout le monde joue le jeu et danse avec vous pour conquérir la belle un peu trop farouche. On ne m’a pas vraiment aidé. Et j’ai fini par céder avant elle (qui devait céder quoi, aucune idée). J’ai fini par rouvrir ma grande bouche et j’ai rangé le calepin dans le tiroir de mon bureau Lyonnais. Il y est encore. Je le sais parce que des fois je retombe dessus. Ca me rappelle les fois où je faisais un peu n’importe quoi pour les beaux yeux d’une fille. Des fois je me dis que je n’ose plus assez.
L’épilogue de cette histoire, c’est que j’ai recroisé la fille en question lors de vacances à Lyon. Il n’y a pas trop longtemps. Elle m’a dit, le temps d’un trajet de métro, que si elle avait su que je ne finirais pas si mal, elle serait sortie avec moi en seconde. J’ai ri, satisfait que l’univers me donne raison, même un peu tard, et j’ai repris le cours de mon existence, qui ouais, sans elle, s’en était pas si mal sortie.




