777 – The Mighty Banhammer

Suite de la note 666.

- Ditfrid était impuissant face au saccage de son petit village du nord de la Scandinavie. La tempête de neige qui faisait rage ces derniers jours avait sonné le glas de ses habitants. Impossible pour la population d’entreprendre la fuite qui leur aurait permis d’échapper à l’attaque des Trolls des montagnes. Les géants de muscles balayaient d’un revers les maisons qui n’étaient pour eux que des jouets d’enfant. La garde avait tenté de faire front, mais leur sang maculait à présent la neige tandis que leurs femmes et enfants tentaient de fuir ou de se terrer dans quelque recoin. Ditfrid avait lui-même une épaule brisée, l’articulation broyée, son bras gauche encore relié par la seule chair. La douleur l’empêchait de s’évanouir sur la paille de la grange dans laquelle il s’était réfugié, à la recherche d’un court répit avant la mort. Il serrait le manche de sa lame de plus belle. Avec un peu de chance, en se plaçant sous le ventre d’une des bêtes, il pourrait empaler un Troll sur son épée avant de succomber. Le guerrier prenait appui sur ses jambes en grognant pour se redresser lorsque le toit de la grange s’envola. Au dessus de lui, le plus grand des Trolls, le chef, avait décapsulé la bâtisse et se pourléchait déjà les babines de sa langue rapeuse.

La main du monstre ne put ne se saisir que d’une poignée de paille. Ditfrid avait roulé de côté, s’écrasant contre son épaule invalide dans la manœuvre. Il poussa un cri de douleur si déchirant que le Troll en eu un mouvement de recul. L’animal était en colère. Il commença à avancer contre le mur de la grange, à marteler le sol de coups de poings, cherchant à écraser l’insecte qui avait osé lui faire peur. Le viking bondissait, roulait, lâcha son épée qui glissa sous un meuble. Impuissant, l’homme se laissa aller à pleurer à la pensée du carnage en cours, de sa propre mort, de l’injustice de l’horreur de cette fin. Il hurla vers les cieux, priant Odin de lui venir en aide, une seule fois. Or il n’était pas dit que la dernière requête d’un noble combattant tombe dans l’oreille d’un sourd. Au Valhalla, royaume des dieux, le puissant Odin leva le petit doigt. Au dessus du petit village la tempête se transforma en cyclone, les bourrasques de neige tournant en cercles concentriques, fouettant le visage des assaillants. Depuis les nuages chuta un marteau qui vint transpercer les tripes du Troll menaçant Ditfrid avant d’aller s’écraser à quelques centimètres des doigts du guerrier.

Une ébauche oubliée du puissant Mjolnir de Thor, ce marteau bien moins puissant était tout de même capable de repousser une armée de Trolls, de les bannir de la terre des hommes. A lui seul Ditfrid sauva son village, assénant coup après coup galvanisé par l’aura du métal divin, brisant les os, concassant les faces de monstre jusqu’à ce que la victoire s’en suive. Son combat gagné, le guerrier chuta en arrière, épuisé. Les villageois qui lui portèrent secours ne retrouvèrent pas le marteau. L’arme n’était plus d’aucune utilité en ces lieux. Les légendes rapportent qu’à chaque attaque de Trolls depuis lors, un vaillant combattant se retrouvait armé d’un marteau à la force peu commune. C’est ainsi que bataille après bataille, les Trolls se sont éteints de la surface du globe à tout jamais, grâce à l’action combinée des dieux et des hommes. Une fois la menace définitivement chassée, on n’a dès lors plus jamais entendu parler du marteau.

Pas si mal non ?

- Je suppose. Mais, quel intérêt, pourquoi me raconter ça ?

L’antiquaire réajuste ses fines lunettes derrière son bureau. Contrebandier de reliques en col blanc. On est loin du papy chinois sympa de Gremlins. Tout ici pue le fric, à commencer la suite royale au dernière étage du building occupée par cette “échoppe”. L’homme daigne me répondre après avoir fait grincer le cuir de son fauteuil.

- D’un part parce que votre commande est en préparation et qu’il faut bien que je fasse la conversation. Ensuite parce que vous êtes blogueur, si j’en crois mes informations.
- Je ne vois pas trop le rapport.
- Un blogueur, ça a des trolls. Et les trolls, sur internet, ça se bannit. D’où l’expression « sortir le Banhammer » quand on fait le ménage sur un forum ou dans des commentaires. Ça provient de cette légende.
- Jamais entendu parler.
- Du Banhammer ?
- Non, de votre histoire de Vikings.
- C’est comme tous les mythes, que veux-tu. Plus personne ne donne de sens aux choses. Tellement dommage. Enfin, ça pour le coup ce serait une arme que tu pourrais utiliser pour… ton problème. Avec lui.

Nous sommes interrompus par l’acolyte de l’antiquaire, un type étrange, lui aussi trop bien habillé, si mince que je l’imagine sans peine s’infiltrer n’importe où, pour voler une relique ou collecter le rein d’un mauvais payeur. Sans un mot il pose une petite boîte en bois sur le bureau, ouvre le verrou et m’en présente le contenu que son patron prend la peine de commenter.

- Un charme pour révéler le vrai visage du mal. C’est bien ce que vous désiriez, à défaut d’une arme que vous puissiez manier.
- Avec ça je pourrai le fixer ? Je veux dire le forcer à rester au même endroit, me le montrer tel qu’il est ?
- Lorsque ce sceau est brisé, le réel vous est dévoilé, l’univers est mis à nu pendant un court instant. Personne n’a jamais essayé sur lui. Je suppose que personne n’a envie de voir à quoi il ressemble vraiment, encore moins de se retrouver face à une version réelle et fixée de lui. Mais si ce charme ne fonctionne pas, alors rien ne fonctionnera.

L’assistant ferme brusquement la boîte. Plus moyen de faire marche arrière.

- Je le prends.
- Vous êtes certain d’avoir les moyens ?

Comme si j’avais le choix. Ma simple présence ici, dans cette boutique que j’ai mis des semaines à trouver et des mois à accéder, scellais déjà le marché. On ne ressort pas d’ici sans rien acheter.

- Au point où j’en suis. Je ne suis pas à une dette près…

734 – Book Review 122

Lorsque Joe Hill sort son premier bouquin il y a trois ans, les médias ne comprennent pas trop qui est ce type trop secret sur lequel on ne sait rien. Surtout que son roman, une histoire de fantômes, se vend vraiment bien chez un gros éditeur. Il faudra quelques mois à la presse spécialisée et l’interweb pour éventer la supercherie. Hill est le fils de Stephen King qui, a l’instar de son père à une époque, aura choisi de publier sous pseudonyme, principalement pour éviter de profiter de son nom. Sur le principe, ça se respecte. Mais quand j’ai découvert ça quelques mois plus tôt, j’ai passé précommande son second roman Horns, avec un pitch bien alléchant. Et comme je suis un nazi de la couverture, j’ai préféré l’édition anglaise avec son miroir intégré pour se regarder avec des cornes de Satan directement sur le bouquin. Marketing genius !

Ig s’est payé une bonne cuite. Il faut dire qu’un an plus tôt sa petite amie était retrouvée assassinée et violée dans les bois. Principal suspect, Ig ne doit sa liberté qu’à un incendie du commissariat qui aura détruit toutes les preuves. Le lendemain de l’anniversaire de la tragédie, le jeune homme se réveille avec une foutue gueule de bois et deux protubérances osseuses sur son front, des cornes. Très vite Ig s’aperçoit que ses nouveaux appendices lui confèrent d’étranges pouvoirs, comme faire confesser à ses interlocuteurs leurs pires pulsions ou bien visualiser les souvenirs d’une personne au moindre contact. D’abord paniqué, Ig finit par se demander si cette étrange malédiction ne pourrait pas l’aider à résoudre le viol et meurtre de sa petite amie, et lui permettre ainsi de se venger.

La première page de Horns est magistrale. Courte, bien menée et ultra stylée, elle donne le ton d’entrée de jeu. Les cinquante suivantes sont extraordinaires, vous prennent aux tripes comme un top model qui a décidé arbitrairement de vous chevaucher sans prévenir. Puis d’un coup elle se retire, vous laissant le désarroi à l’air, et décide de vous raconter l’histoire de sa vie avant de finir de baiser. C’est complètement dégouté que j’abordais le gros morceau du bouquin, un gigantesque flashback de la rencontre entre Ig et Merrin, sa promise. On suit leur adolescence, leur amitié avec Lee, le mec à la cool, et Terry, le grand frère d’Ig. C’était comme dans rentrer dans un second bouquin, sans fantastique ni dialogues bien vénères. Mais je me suis attaché à cette storyline, et j’ai eu le cœur vrillé dans les derniers instants du jeune couple, tellement les scènes et caractères ont su toucher juste.

La seconde moitié réserve bien d’autres surprises que le simple « kikilatué ». Toutes les interrogations se rejoignent avant la fin et j’en suis ressorti plus que contenté. Horns est étonnamment propre et bien construit, loin des délires parfois foutraques du papa King. Ce sont les personnages qui m’auront le plus soufflé, à me faire adopter leur point de vue ou à me convaincre qu’untel ou unetelle est une véritable ordure alors que non. Et inversement. Bien joué Joe Hill. Ca valait vraiment le coup.

Demain on parlera névrose du tee shirt.

666 – 999

- Alors, elle avance cette note 666 ?

Je déteste quand il fait ça. Mais il fait tout le temps ça. Sortir de nulle part, susurrer à l’oreille. D’instinct je me retourne et il est déjà à l’autre bout de la pièce. Un instant j’ai l’impression qu’il fume quelque chose, une cigarette, un cigare. La seconde d’après je jurerais qu’il ne tient rien entre les lèvres. Toute son apparence est impossible à fixer. Ca fait longtemps que j’ai renoncé à tenter de mettre le doigt sur les vêtements qu’il porte. Les angles de son visage de dandy sont mouvants. Sa peau tire vers le rouge, le noir, puis beige à nouveau. Parfois les trois à la fois. Des nuances qui se confondent derrière un voile d’ombre. Seuls ses yeux restent les mêmes, au croisement du bleu et du blanc. Deux étoiles de mort dans l’obscurité de mon studio. Ses lèvres bougent, j’entends sa voix à ma droite mais sens son souffle à ma gauche.

- Normalement elle devrait. Après tout, tu as hypothéqué ton âme pour 999 notes. Ne me fait pas mentir.

- Je suis supposé te remercier ?

Il rit. Enfin ses entrailles rient, se tordent dans un rictus qui remonte de si loin.

- Peu osent me tutoyer.
- Au point où j’en suis. Je peux faire quelque chose pour toi ? Ou tu es juste venu m’emmerder un peu plus histoire de ?
- Je t’aime bien Le Reilly. Et puis je fatigue après mon coup à Haïti. J’ai les muscles endoloris. Mais si tu n’es pas de bonne compagnie, je peux aller me distraire ailleurs.

J’essaie de boucler ce premier paragraphe mais mon crâne est en feu. Je n’ose pas me demander s’il y est pour quelque chose. C’est l’heure de la pause. Je passe à côté de son ombre comme si de rien n’était et m’offre une lampée de coca, la lumière du frigo éclairant l’appart’.

- Après tout Benjamin. Il est rare qu’on ose me propose un défi. C’est pour ça que j’ai accepté. Je ne sais plus si je te l’avais dit.

- Non seulement tu te fais chier mais tu radotes. L’éternité ne te réussit pas on dirait.
- Tu abois plus que tu ne mords.
- Je sais. En fait, je suis content que tu sois passé. C’est pesant de ne pas pouvoir parler de tout ça. D’ailleurs, où j’en suis ?
Je cligne de l’œil et il passe d’accoudé à ma table à allongé sur le lit. J’espère que l’odeur que je sens n’est pas mes draps en train de crâmer.
- A la note 666. Voilà où tu en es.
666 sur les 999 que notre petite affaire te permet de boucler quotidiennement quoi qu’il arrive, peu importe ton état ou ton agenda.
- Je parle du défi.
- Tu rames. A ce niveau là je savais que tu te planterais, mais pas à ce point. Tu es loin d’avoir doublé la valeur de ton âme, je dirais même qu’elle a régressé.

Ca semblait une putain de bonne idée sur le moment, de prouver qu’un blog pouvait rendre meilleur. En moins de mille notes apprendre assez de choses sur soi et partager assez aux autres pour doubler sa valeur. Si j’échoue, je fourgue mon âme de petit con. Si je gagne c’est le pompon du manège, un tour gratuit. Mais j’en suis aux deux tiers et pas un pouce de gagné. Ah moins que.

- Tu bluffes. Je ne peux pas valoir moins qu’il y a deux ans.
- Crois-tu ? Réfléchis. Les notes d’insulte, le mépris généralisé pour tes contemporains. Et ne me lance pas sur ta vie sentimentale. Sincèrement je préférerais que tu gagnes. D’une part tu me distrairais plus longtemps. Ensuite si ta valeur double, je serai gagnant quand tu signeras un second contrat. J’ai tout le temps du monde.
- Alors fous-moi la paix. J’ai sommeil, j’ai une note à boucler.
- De toute façon je dois filer. Une cruche en plein chagrin amoureux en Russie est prête à faire une connerie. J’ai une offre à lui faire.
- Super. Eclate-toi bien.

Puis l’obscurité de nouveau, à part le clignotement des néons de mon écran d’ordinateur. Le silence n’est brisé que par le bruit d’une voiture insomniaque sous ma fenêtre. Je fais craquer mes doigts. On va bien voir. Il me reste un peu moins d’un an.

Ce n’est pas fini.