1246 – The Knife

C’était l’après-midi la plus bizarre de ma vie sexuelle de lycéen.

J’étais avec une jolie fille à moitié nue, moi-même pas forcément plus habillée. Dessus, elle gérait, avec une aisance désarmante. C’est comme si elle avait découvert la façon optimale d’exécuter chaque geste érotique. De l’angle d’attaque de sa main, la quantité de pression au bout des doigts, le point de contact avec sa langue, tout était prodigieusement millimétré pour une efficacité maximale. Les attaques qui auraient dû me chatouiller, me faire me tordre d’inconfort, atteignaient leur cible sans dégât collatéral. J’étais soufflé.

Le seul problème, c’est qu’au-delà du plaisir physique je ne ressentais rien. Si mon cœur battait fort, c’est parce qu’il avait la trouille de passer complètement à la casserole avec une fille aux scalpels.

C’est comme ça que j’ai fini par l’appeler. Parce que tout avec elle était chirurgical, autant dans la précision que dans la stérilité. J’étais le patient sur la table d’opération, face au chirurgien du plaisir, zélé et professionnel. Un peu trop.

Tout de suite le jeune en toi se demande comment la fille a acquis autant de réflexes, avec qui, combien de qui ? Névrose du jeune garçon. Début de l’angoisse primale : ne suis-je qu’un numéro sur un tableau de chasse ? Est-ce qu’elle m’aime moi ? Mon corps est-il pareil à celui de tout autre branleur ? Parce qu’au final, tout ce que je ressentais, c’était le travail bien fait. Pas l’émotion d’un premier émoi, la découverte du physique de l’autre. Ça manquait de petits foirages, de ricanements nerveux, de doigts timides. Toutes ces choses qui font que le cœur bat vraiment au lieu d’avoir l’impression d’être simplement le nouveau patient sur lequel on opère.

Le problème quand on se retrouve entre des mains expertes, c’est qu’on se demande à quel niveau ce qu’on est en train de vivre est réel. On passe à côté du plus grand superpouvoir de « la fille dans ton lit » : celui de te faire croire que c’est bien parce que c’est avec toi. Quand le reste du monde disparait, qu’on se sent homme et fort. Peu importe que ce soit vrai ou non. La fille qui arrive à créer cette illusion est magique. Si vous cherchez « ensorceler » dans le dictionnaire, ce devrait être dans le top 3 des définitions du verbe.

Au final, j’ai bloqué le chirurgien général qui jouait à la guitare avec les nerfs de mon plaisir physique. On s’est rhabillé, avec la promesse de finir tout ça un autre jour. White lie.

Quelques mois plus tard je rencontrais quelqu’un d’autre, de maladroite, inexpérimentée. Presque aussi incapable que moi. Ce fut un désastre. Une catastrophe pleine d’éclats de rire, de repositionnements hasardeux des mains, de câlins un peu trop forts. C’était génial. Parce que c’était un peu raté, c’était très réussi.

1240 – Easyland

J’aime bien les séries de Showtime comme Californication et House Of Lies, même quand les épisodes sont nuls. Un de mes plaisirs est de voir les personnages évoluer dans un univers parallèle ou tout le monde est facile. En trois épisodes de House Of Lies, deux femmes mariées ou été infidèles avec un autre personnage (dont un épisode lesbien), on a eu une catin S&M, un fétichiste des pieds, un héros qui fricotte avec une transexuelle et une mormone sodomite. Pendant ce temps, dans Californication, Hank continue d’invariablement se taper chaque personnage féminin avec qui il partage une scène. Ce indifféremment de tout âge, profession, couleur de peau ou statut marital. Et quand Runckle va présenter des excuses à une mère de famille, celle-ci se dévoile deux minutes plus tard en tant que maîtresse dominatrice et lui ordonne de se masturber sur le marbre de la cuisine. Voilà voilà.

Le sexe ne fait pas que vendre, il fait aussi regarder des séries (ou télécharger, puisque vous ne pouvez plus streamer, petits coquinous). Alors forcément, les chaînes du câble qui peuvent montrer un peu de fesse ne se privent pas. Tant qu’à faire, autant rajouter quelques fétishs et autres pratiques plus ou moins répandues de bon goût. Ça s’insulte, ça suce depuis le siège passager, ça lèche des pieds, ça strap-on et compagnie. Surtout, tout le monde est volontaire. Dans Entourage, que la plupart des filles se pâment pour Vincent Chase, star internationale de cinéma, c’est encore compréhensible. D’ailleurs Turtle a toujours un peu galéré de son côté. Mais le réalisme passe par la fenêtre quand on s’attaque à Californication et ses potes où tout le monde est disponible et volontaire. Pour en arriver là dans la vraie vie, il faut soit pas mal d’alcool et/ou tenir éveillé jusqu’en fin de soirées pour profiter du moment (de renoncement/fatigue) propice.

Ce qui me frappe le plus dans les séries câblées US, c’est à quel point ça baise pour des personnes sobres (ou avec un ou deux pauvres verres dans le nez). Les gens passent en mode cul à froid, avec peu ou pas de motivation extérieure. La voiture de sport de la baise, de “bonjour” à “niquons” en dix secondes. Ou alors du haut de mes vingt-cinq piges je ne vois pas l’horrible réalité des quadras, qui sont tous dépités et en ont marre de se prendre la tête avant de passer aux choses sérieuses. Ce qui augurerait d’excellentes choses pour ma crise de la quarantaine. Mais j’en doute. Ou alors c’est une question de milieu. Je persiste à plaider pour le monde parallèle où tout le monde est facile et ne s’encombre pas de logistique (capotes ?) ou de morale (mari ?). En vérité je me demande s’il ne s’agit pas simplement d’un fantasme très masculin qui voudrait sauter les préliminaires (non pas physiques, mais sociaux).

Au fond, j’en trouve presque les pornos plus honnêtes. Eux n’essaient pas de nous vendre quelque chose proche de la réalité. “On baise” parce que le genre impose le raccourci. Je ne crois pas que Dorcel ait créé des vocations de plombiers alors que les wannabe Hank Moody se multiplient. Comme ça, après, ils pourront motiver des demoiselles dès leur premier épisode ensemble. Peut être même vivre des expérience exhib de pegging en voiture avec du cuir et des pieds baveux. La normalité quoi. En tout cas, niveau foutage de gueule et distorsion de la perception du cul dans le réel, je me demande bien qui du porno ou des séries corrompt le plus la jeunesse ? Hein ? HEIN ?!

#LaPeur

#JeFaisGenreMaisJeRegardeAussiEnFait

1179 – Book Review 194

Pendant que les poids lourds anglo-saxons de l’année dernière débarquent chez nous (Freedom, Room, Sunset Park), la rentrée littéraire anglophone démarre de son côté. Tom Perrota fait partie de la première vague avec son sixième livre : The Leftovers (qu’on peut traduire par Les restes/Les abandonnés). Je vous avais déjà parlé de plusieurs des romans de l’auteur, comme Election, Bad Haircut ou encore The Abstinence Teacher. C’est du coup par habitude que j’ai « cliqué ici pour en savoir plus » quand j’ai vu passer The Leftovers dans une newsletter litté. Petit pincement au cœur de ne pas pouvoir l’acheter dans la même édition poche que les précédents, qui étaient TRES jolis. D’où l’absence de remords sur ce coup à prendre un exemplaire numérique, le jour de sa sortie (attendre 9h du mat’ qu’il soit minuit aux US pour le Kindle s’actualise avec le livre ; arriver en retard au bureau).

Le Rapture a eu lieu, les justes ont été choisis pour aller au paradis avec quelques années d’avance sur le jugement dernier. C’est en tout cas la principale explication qu’a trouvé le monde suite à la disparition simultanée de millions de personnes à travers la planète. Depuis trois ans, ceux qui restent tentent de reprendre une vie normale. Il y en a qui essaient de remplacer leurs êtres chers, que ce soit en hébergeant sur la durée une amie de sa fille, ou en acceptant de coucher avec un autre homme que son mari. D’autres qui se réfugient dans le spirituel, en faisant vœu de silence ou en suivant un nouveau prophète. Chacun essaie de s’en sortir à sa manière dans la petite ville de Mappleton, quand bien même cela les pousse dans des directions qu’aucun d’eux n’auraient pu prévoir.

Bordel que le pitch était sexy sur le papier.

Malheureusement, Perrota fait plusieurs choix qui m’ont vite calmé. La disparition de millions de personnes n’est jamais contextualisée. Par exemple, à aucune moment on ne précise à quoi cela ressemblait, pas de description frontale, ou de bande vidéo qui aurait tout vu. L’auteur joue la pudeur pour garder le mystère, à ma grande frustration (et pas le genre positive). Dans le même ordre d’idées, on ne nous donnera pas non plus de point de vue géopolitique : un nombre précis de disparus, des signes de l’impact économique (prix des logements par exemple) etc… A peine un personnage évoque t’il toucher une pension du gouvernement suite au départ de sa moitié. Enfin, malgré la mention répétée du Rapture, on ne nous confirmera jamais la nature de l’incident. Je soupçonne que ce soit pour ne pas froisser les athées et autres tatillons des écritures mais ça nous prive d’un bel angle d’attaque : ceux qui restent ne seraient pas les Justes, et donc moins bons que ceux qui sont partis.

En réalité, le Rature n’est là que pour amorcer le récit en créant situation initiale et élément perturbateur, avant de venir se planquer en arrière plan pour toute la seconde moitié du livre. On se retrouve du coup avec un mélo de quadras et leurs mômes aux prises avec leurs névroses. Ce qui n’est pas un mal en soi, vu que c’est bien fait. C’est juste plusieurs crans en dessous ce que j’espérais. La fin a le mérite de ne pas jouer la facilité et de nouer les différentes intrigues avec talent.

N’empêche, je reste un peu déçu. Même si c’était bien.

BUY STAGE !!!

Moins de 15e dans sa version UK.