1079 – Mr. Nice Guy Is Out Of Office

J’étais en train de me demander comment occuper ma dernière heure de bureau quand j’ai commencé à me faire engueuler par textos. Cool. Joute verbale, insultes et compagnie, le temps est passé assez vite. Sauf que j’ai été un peu odieux. Enfin, plus que d’habitude. Alors que j’étais plus que très clairement en tort. J’avais seulement la flemme de faire ce qu’il est attendu de moi. Le parcours des excuses, où je suis le bâton, je courbe l’échine, je saute à travers les cerceaux, je fais pénitence et j’accompagne la colère jusqu’au bout de sa lente redescente. Au lieu de ça, j’ai abusé de mauvaise foi et autres subterfuges pour enfumer mon adversaire jusqu’à ce qu’il laisse tomber, de dépit, et coche une petite croix de plus dans la case « sale con » de ma fiche de personnage.

Ca recommence. Je n’ai aucune patience. La moindre contrariété se heurte au rouleau compresseur de mon égoïsme, de ma fatigue, de ma frustration. D’ordinaire je suis à peu près mesuré (sauf quand je parle de Bad Boys II ou de Sony). Je suis capable du minimum nécessaire d’introspection pour déterminer si j’ai raison ou tort. Je peux prendre du recul, écouter les gens, me remettre en question. Là non. Avec mes six heures de sommeil par nuit, la fatigue des deux fois une heure de piscine par semaine, les yeux éclatés par le rétro éclairage nocturne du clavier, je suis un zombie. Chaque matin, j’alloue ce que je peux d’énergie à ce que j’ai prévu de faire dans la journée. M’engueuler ne fait pas partie du rationnement du matin. Alors forcément, ça coince. Mais, pire que ça, en ce moment je suis capable d’être purement méchant.

Au lieu de laisser une discussion suivre son cours, il m’arrive de la trancher net, d’une petite phrase. Torpille sournoise qui vient se vriller entre les cotes de mon interlocuteur qui espérait tout le contraire. Parce que parfois, la montée en colère met un terme à la conversation bien plus vite que l’apaisement. Et putain ce que je donnerais tout pour qu’on me foute la paix. Ferme là bordel. Oui je te déteste, tu es une sale conne. Oui j’ai pas envie de te voir. Oui tout ce que tu veux mais arrête de me parler. Bien sûr que ce n’est pas constructif, bien sûr que ce n’est pas bon pour moi, ma vie sociale, ma réputation, tout ce qu’on veut. Seulement il arrive que je n’aie pas la force de jouer le jeu, juste assez de jus pour me rouler en boule sous ma couette et attendre que ça passe.

C’est une phase. Parce que la vie n’est qu’une suite de phases, et que je ne m’aime pas trop en mode infréquentable. Je pars ramasser les pots cassés, je présente des excuses, je fais des calins, j’offre un domac de l’amitié. Plus qu’à prévenir au lieu de guérir.

Mais là il est pas loin de deux heures du matin. Donc c’est pas pour demain. Mais j’y bosse.

1065 – Sandboy

Anaïs monte le volume du son qui court jusqu’aux écouteurs qu’elle porte sous ses cheveux bruns. L’horloge de sa table de chevet marque quatre heures du matin. Mais ça, l’adolescente l’ignore, trop occupée qu’elle est à rédiger un mail entre deux mises à jour de sa timeline Twitter. Assise en tailleur dans son pyjama sur son lit, elle est l’unique silhouette visible le long de la façade de l’immeuble. Le reste du monde dort. En boucle, l’album de Sleight Bells chasse la fatigue qui tente de prendre possession du frêle corps de la jeune fille. Dodelinant de la tête, concentrée sur sa demi-douzaine d’onglets ouverts, Anaïs est ignorante de l’apparition de quelques grains de sable sur le rebord de sa fenêtre.

Les minuscules minéraux glissent sous l’entrebâillement à l’origine prévu pour aérer la pièce. Rapidement un filet régulier chute en silence jusqu’à la moquette. Le sable s’infiltre de plus en plus vite et s’entasse. Mouvante, la colonie de grains prend peu à peu forme. La lampe de bureau, unique source de lumière, étend peu à peu l’ombre grandissante de l’intrusion. Les ténèbres fondent le long du lit, projetées de plus en plus près de l’ordinateur d’Anaïs. Lorsqu’elle remarque un début d’ombre sur sa poitrine, l’adolescente lève les yeux dans un sursaut. Une main puissante, d’homme, s’abat sur sa bouche. Ses réflexes voudraient crier. Ils hurlent. Mais rien ne sort, la gorge d’Anaïs est envahie par un flot de sable.

- Va dormir !

Le garçon détend son étreinte. Anaïs recule jusqu’au mur à coups de pieds. Les poumons en feu, elle s’étouffe, crache, vomit du sable sur sa couette. L’intrus n’est pas très grand, brun, habillé de vêtements épais, entrelacés, de façon à retenir plusieurs fuites de sable qui s’échappent jusqu’au sol avant de réintégrer la plante de ses pieds nus.

- Il est l’heure de dormir ! Va dormir ! Tout le monde doit dormir !

Anaïs veut protester. Elle ne comprend. De toute façon elle n’a pas école demain. C’est le weekend ! Sa susceptibilité vient de prendre le pas sur sa peur. Revirement bref puisque la terreur est de retour alors qu’un poing vient s’exploser en un nuage de sable contre sa joue. L’impact la fait basculer en arrière. Son crâne vient percuter le mur. La douleur est atroce.

- Si je dois aller me coucher tôt parce que je travaille ! Parce que j’ai du retard du sommeil ! Parce que j’ai des horaires de cadre ! Parce que le monde est injuste ! Alors je vais rétablir l’équilibre. Vous allez tous dormir !

Reformée, la main du garçon s’abat de nouveau sur le visage d’Anaïs. Les doigts sableux s’étendent, viennent obstruer narines et bouche. La jeune fille est se débat, est prise de convulsions. Ses nerfs lui rapportent chaque centimètre gagné de l’invasion. En état de choc, incapable de respirer, Anaïs perd connaissance.

LeReilly réintègre ses doigts, fait craquer ses articulations ensablées. Une bonne chose de faite. Si lui doit sacrifier ses nuits d’errance internet et autres activités nocturnes, ils doivent tous en faire autant. L’adolescente est évanouie sur sa couette. Le garçon prend bien soin de la couvrir pour qu’elle ne prenne pas froid. Avant de partir il twitte depuis le compte d’Anaïs : « Je vais dormir. Faites-en autant » puis éteint la lumière.

De nouveau de l’autre côté de la fenêtre, il bondit de la façade de l’immeuble jusqu’à la maison d’en face. Le vent balaie son visage, détache quelques grains de sable de sa peau. Sourcils froncés, il saute de toits en toits à la recherche de la prochaine fenêtre encore éclairée.

953 – Snooze

Et volà, encore une journée foutue en l’air par ma nouvelle névrose. Depuis le début de l’année je ne peux pas me lever à l’heure où j’ai décrété avant de me coucher que j’allais me lever. En gros, chaque fois que j’émerge au son infâme de mon réveil (que j’aurais du changer y’a des mois), je retarde l’échéance d’un bon quart d’heure minimum et je pionce de nouveau. Techniquement y’a un bouton pour ça, le bouton snooze. Quand on appuie dessus on récupère 9min de sommeil. Pourquoi neuf ? Figurez-vous qu’il existe des tonnes de théories, allant de recommandations de scientifiques du sommeil jusqu’aux résultats de focus groups. La vérité serait plutôt due au fait qu’à l’époque des horloges mécaniques on partait du principe que vu le manque de précision du matos, cibler dix minutes et tomber sur neuf c’était pas mal. Avec le passage au numérique, les gens ont laissé neuf. J’aime bien celle là.

Sauf que j’ai même pas de bouton snooze sur mon téléphone/réveil portable. Non, je pousse le vice beaucoup plus loin : je prends la peine d’ouvrir le menu et de me mettre une nouvelle alarme un peu plus tard. C’est ce qui m’est arrivé cette aprem’, enfin, hier aprem’ où je me suis juré que j’allais dormir une heure et basta. Soixante minutes plus tard je rempilais pour une demi-heure. Que j’ai rallongé d’une autre demi-heure. Ou comment se retrouver complètement défoncé à six heures de l’après midi. Le pire c’est que si j’avais directement décidé de dormir deux putain d’heures j’aurais été moins décalqué. Sans parler du stress mental de subir cette foutue sonnerie. Je me demande si on peut pas devenir dépressif à force de subir le bruit dégueulasse de l’appli réveil d’un Nokia. Au moins le téléphone sait faire la différence avec l’heure d’hiver.

Ouais, j’ai trouvé ça très drôle que les iPhones soient incapables d’effectuer le changement d’heure sur leur application réveil. Le système d’exploitation étant sur ouvert, la panne dure tant qu’Apple ne fait pas de mise à jour. C’est rude d’être un iSheep. A peu près autant d’être débile comme votre serviteur. Parce qu’en vérité, je ne faisais pas ça avant, repousser l’horloge encore et encore. J’étais capable de me tenir à ce que je décidais. J’arrivais à sortir du lit du premier coup, motivé. Est-ce que j’ai soudainement besoin de dormir plus pour une raison qui m’échappe et ce serait la seule solution trouvée par mon subconscient ? Ou n’est-ce qu’une mauvaise habitude de merde supplémentaire acquise au fil du temps ? Tout ce que je sais c’est qu’à l’heure où j’écris cette note je devrais déjà avoir fait le plein du frigo et que je suis en tee/boxer devant l’ordinateur à rattraper mon retard de blogging.

Sur ce, on dit que demain je mets directement mon réveil le plus tard possible, timé à la minute près pour ne me laisser aucune marge de manœuvre. Il est temps de traiter cette nouvelle névrose, au lance-flamme, avant qu’elle ne s’installe pour de bon.

La prochaine fois, on parlera de mon horloge interne, celle qui me fait me réveiller automatiquement deux minutes avant mon réveil.