J’ai longtemps pensé que l’écriture était l’activité artistique la plus propice aux fumistes. On a juste besoin d’un traitement de texte, ou du combo papier/stylo pour produire de l’écrit (scénario/script /poème/prose etc). La barrière à l’entrée est inexistante et ton interlocuteur doit faire l’effort de lecture pour séparer le bon grain de l’ivraie. Passion de fumiste parfaite : trop facile à pratique, long et difficile à départager. Puis j’ai réalisé qu’en fait non. Y’a mieux. La photo. Okay la barrière à l’entrée est un peu plus couteuse, tu dois acheter un peu de matos (ou un téléphone portable de merde). Mais la réalisation concrète est la plus simple de l’univers : tu appuies sur un bouton. Là où l’écrivaillon doit comment vomir du texte par tartines entières, dépasser la flemme de commencer et trouver le courage d’achever. Le photographe amateur prend son matos et appuie sur un bouton. Basta. Affaire classée.

En fait depuis son achat il y a une bonne dizaine de jours, je me suis à peine servi de mon NEX 5 double kit de bâtard de 750€. Une série un peu ratée à un apéro twitter et un petit shoot avec ma meilleure amie histoire de rattraper les photos perdues. C’est tout. J’ai bien fait quelques tests pour maîtriser le bestiau, mais je n’ai rien conservé. Je suis le premier étonné de ne pas avoir de véléités de photographe. Je veux dire, tout le monde le fait plus ou moins. Etant un connard prétentieux, je devrais prétendre à la branlette moi aussi. Puis j’ai des trucs qui me font kiffer en photo. J’ai remarqué avec le temps j’adorais collectionner des superpositions de toits : des pans de haut d’immeubles qui forment des plans détachés, un espèce de paysage de fenêtre de greniers. J’adore ça. Tout comme cadrer la plus part de mes sujets dans un, heu, cadre, reliquats de mon passé de dessinateur de BD. A mettre les gens dans des petits carrés. Sauf que je ne pousse pas l’idée plus loin que ça.

Je suis incapable de trouver le courage de prendre mon appareil et d’aller faire un tour, ou d’organiser un petit quelque chose. Le beau ne m’intéresse pas, la photo en général ne m’intéresse que très peu en fait. Ce qui compte c’est les souvenirs, figer un moment. Parce que j’ai des problèmes de mémoire, que ça bouillonne tellement dans mon crâne que j’oublie un tas de trucs, tout le temps. Au point que ça devienne une phobie. Si je veux un appareil puissant, c’est pour conserver plus de choses au mégapixel carré. Je ne triture par les couleurs ou l’exposition pour avoir mon « style », je ne fous pas mes clichés sur Facebook, je n’ouvre pas de Tumblr pour mettre mes préférées et je ne vais pas me prétendre photographe. Je ne suis qu’un phobique de l’oubli qui joue avec de gros objectifs. Rien de plus. Et c’est très bien comme ça.

En fait je crois que je fais une réaction de rejet épidermique, parce que j’arrive à l’âge où la plupart des gens se paient un gros réflex de bâtards, aveuglés par l’illusion du bouton magique, persuadés qu’ils vont rattraper leur retard artistique, se trouver la passion qui leur manquait. Parfois ça marche, souvent ça se résume à un filtre sépia un peu dégueux et un compte flickr pro, sans parler de la poussière, qui vient se déposer sur le gros bousin de ceux qui renoncent. Enfumés.
En fait je m’en fiche, je crois que j’attends la prochaine occasion de sortir mon appareil et de prendre des photos pour moi. Vivement l’été. Oh… wait.