1160 – Trick And Treat

Le truc super relou : être persuadé d’entendre son téléphone vibrer. Tu as beau savoir que tu as imaginé le « brrr » du vibreur, tu vas quand même vérifier, au cas où. C’est Pavlovien. Le son de vibration est associé à la récompense du texto, du message, dont personne ne doute qu’il va changer ta journée (« Hé viens on va boire un verre ») ou ta vie (« hé viens on part baiser et se marier à Las Vegas »). Ca me le fait aussi avec les jeux vidéo. Par exemple ce petit bruit caractéristique quand tu débloques un succès sur Xbox, le « plop », qui vient gonfler ton égo et faire frétiller tes oreilles, bah je l’entends tout le temps. Je joue peinard et là, PLOP, sauf que c’est dans ma tête. Parce que je suis un malade mental. Et ça les gens qui font des jeux de fitness l’ont bien compris, vu qu’ils usent et abusent des récompenses sonores.

Non vous ne rêvez pas, je suis tellement taré que je vais vous faire un benchmark des sons pavloviens dans les jeux vidéo de fitness. Du plus soft au plus lobotomiste.

On commence par YourShape. Le jeu te demande d’être en rythme avec le coach et d’effectuer les bons mouvements. Quand tu rentres en synchro avec le jeu, un léger son de clochette te fait entendre. Si tu perds le rythme, un autre léger son plus grave retentit. On a donc deux signaux : bien/pas bien. Qui ne se répètent que quand on rentre en/perd la synchro.
Ça se complique dans EA Sports Active. Le jeu te demande de faire les mouvements requis à chaque exercice et ne va pas s’arrêter tant que tu n’as pas complété tes répétitions. Pas de rythme, pas de signal sonore lié. MAIS, dès que tu fais une portion de mouvement correcte, un ding de récompense se fait entendre. Tu lèves ton haltère, ding, tu baisses ton haltère, ding. Ca en devient un facteur de motivation. Une sonnerie signifie une micro-réussite. Plein de sonneries, plein de réussites.
Le système est poussé jusqu’au bout dans UFC Personnal Trainer. Le (seul) jeu de fitness ciblé pour les hommes te demande de faire les mouvements requis à chaque exercice mais s’arrête au bout d’un temps donné. Le facteur temps devient important. Ici encore chaque portion de mouvement correcte déclenche un son approbateur. Sauf qu’en plus on a un son qui prévient qu’on doit bouger juste avant. En gros « ding » pour te dire qu’il faut donner un coup de poing et « blip » quand tu donnes correctement le coup de poing.

On a donc un jeu qui t’ordonne une action avec toujours le même bruit et qui te récompenses si tu l’exécute avec un autre bruit. Félicitations, tu es à présent lobotomisé.

Quand dans UFC tu accélères le rythme de tes enchainements de coups, c’est autant pour suer que pour te shooter les neurones avec la cascade de ding/blips que ça entraine. Ces sons sont associés à des récompenses et c’est ton cerveau reptilien qui se vautre dans la cocaïne sonore. D’où colère est frustration quand le jeu ne capte pas bien ton mouvement, ou si tu le fais mal et qu’il ne compte pas. Tu te fous du nombre de calories perdues, tu veux ton putain de susucre !

Là où ça devient encore plus pervers, c’est qu’UFC Personnal Trainer utilise une gamme sonore dépréciative avec la même efficacité. Si tu n’effectues pas le mouvement dans les temps (parce que tu t’es effondré comme une merde au bout de 16 pompes sur 20), tu reçois un son grave connoté négativement : « bom ». Si tu vas trop vite ou de travers, le son positif devient négatif avec un « blop ». Ces bruitages deviennent rapidement associés à une punition dans l’esprit : tu as raté, tu es puni. Non seulement tu n’as pas ton susucre sonore, mais tu as une gifle à la place. On obtient donc rapidement l’effet désiré : que le joueur fasse tout pour éviter les mauvais sons. Ce qui inclue aussi le chronomètre qui, dans les dix dernières secondes, se lance dans des sonneries stridentes.

A titre personnel je me demande si la horde de sonneries d’UFC Personnal Trainer n’est pas liée à la cible masculine du jeu, à priori beaucoup plus motivée par des « engueulades » qu’une fille moins habituée à des mécaniques de scores et de punitions. D’ailleurs dans YourShape les rares exercices de boxe déclenchent un son à chaque coup lorsque les exercices de cardio/aérobique ne signalent que le bon rythme.

Les humains sont des animaux stupides, à peine plus évolués que le chien de Pavlov. Certes on est capable d’aller bosser pour s’acheter une Xbox et un jeu. Mais les game designers ont bien compris qu’avec trois bruitages basiques ils nous tiennent par les neurones. La lobotomie n’est pas très loin.

La bonne nouvelle c’est que ça fait (peut-être) mincir.

1135 – Gymathstics

« Il parait que t’as passé 25 heures sur YourShape. C’est vrai ? »
Pour ceux qui l’ignorent, Your Shape : Fitness Evolved est le jeu de remise en forme phare de Kinect sur Xbox 360. Celui qui se vend le mieux, celui qui est le plus accessible. Celui avec une fille en leggings et un renoi sympa sur la jaquette. Imaginez donc le regard luisant d’espoir de collègue fille, galvanisée par la rumeur de mon addiction étrange, prête à éclater de rire suivant ma réponse.
« C’est vrai. BIM. »

Rien à voir mais, vous savez ce qu’est une calorie ? Non parce que ça serait pas mal, de savoir un truc dont on entend parler tous les jours. A la base une calorie est la quantité d’énergie nécessaire pour élever d’un degré centigrade la température d’un gramme d’eau. En gros. Voilà. Ce qui nous ramène à la triste réalité que, tels des Game Boy Pockets, les humains fonctionnent à piles. A partir de là, c’est cool on peut apprendre le nombre de calories dans un gramme de sucre ou de graisse par exemple. Le fun ne s’arrête jamais puisqu’on peut se bouffer des dizaines de bouquins théoriques sur la consommation énergétique du corps humain en fonction d’un tas de facteurs plus ou moins précis. D’où l’existence des psycho bitchs qui comptent les calories de tout ce qu’elles mangent et passent la journée l’œil rivé sur les étiquettes de produits alimentaires.

L’important à retenir, c’est qu’avec un peu de théorie et d’efforts de calculs, tout ceci est mesurable.

Il est de notoriété publique que toute personne à peu près normale aime bien voir un chiffre connoté positivement (argent, expérience) croitre. C’est ce que fait que des types passent des années sur World Of Warcraft pour trouver l’épée mythique à la con qui leur offrira +0.3% de chances de coup critique en plus par rapport à leur précédente épée mythique à la con. Confère aussi tous les systèmes d’achievements et, plus récemment, la création de programmes sportifs basés sur les jeux de rôle. Une application mobile permet par exemple de s’assigner des quêtes, comme par exemple faire 800 abdos et 300 pompes. Tu mets à jour tes résultats à chaque séance et hop ! Tu gagnes UN NIVEAU D’EXPERIENCE et une MEDAILLE VIRTUELLE quand t’as fini. Devinez quoi ? Ça fonctionne du feu de Dieu.

Un des problèmes du sport, c’est que les résultats sont difficilement quantifiables. Surtout quand tu réalises que la perte de poids signifie une fois sur deux que t’as moins de muscles parce que tu te fais vomir entre midi et deux. Tes potes finiront par te dire que tu as minci, ou que tu as pris des épaules. Mais quand ? Et puis dans quelle proportion ? Les chiffres viennent combler ce vide de retour sur investissement. Par exemple j’ai noté l’intégralité de mes séances de piscine depuis plus d’un an. Je sais combien de temps j’y passe, combien de longueurs je fais, et combien d’énergie je dépense en fonction du rapport nage x durée x distance. Le feedback est immédiat. Les graphiques grandissent en temps réel. Je SAIS les résultats de mes efforts et en cas d’attaque de panique et questionnements internes je me rassure en quelques clics.

Ce qui nous ramène à Your Shape.

Indépendamment du ridicule absolu de s’agiter devant sa TV comme une MILF avec autant de temps libre que de complexes, l’activité est enregistrée, consignée et analysée. Le compteur (en partie arbitraire) de calories grimpe, je gagne des nouveaux entrainements, je débloque des achievements pour ma Xbox. Mon miroir a beau être incapable de me dire en temps réel si l’effort paie, la console, les chiffres, me le confirment. Dans un monde où la capacité d’attention des gens diminue, où l’individualisme augmente, la récompense doit être instantanée. A la manière de ces petits cons dont je fais partie qui ont besoin qu’on leur file un cookie pour chaque effort accompli (hé, t’as vu j’ai rangé l’appart parce que tu venais, tu me kiffes ?), les sportifs du dimanche ont besoin d’un retour immédiat.

En 2008 Wired expliquait déjà comment le programme Weight Watchers fonctionnait comme un jeu de rôle console. Et ces derniers temps les conférences et exposés sur la gamification du réel ne cessent de se multiplier. Récompenser les gens pour tout et n’importe quoi, jouer sur l’addiction aux chiffres pour créer une audience captive et consentante. Ça va de Nike+ qui suit tes statistiques de course à pied jusqu’à ta brosse à dents électrique qui te félicite quand tu fais un sans-faute pendant une semaine. Si le Club Med Gym se mettait à enregistrer les données de ses membres et les récompenser avec des badges (les scouts ont toujours fonctionné comme ça), ça serait la folie. Bien que je sois certain qu’ils y viendront.

Un peu comme toi aussi. Sauf que quand tu t’en rendras compte, ce sera déjà trop tard, tu seras trop occupé à te vautrer dans tes chiffres avec un sourire niais.

1093 – Leaderboard

Il m’a demandé si je faisais du tennis.

Avant de répondre non, j’ai préféré m’enquérir de pourquoi. Ca me semblait plus logique. Collègue stagiaire a pointé du doigt mes baskets. C’est bien des chaussures de tennis ? Effectivement, bien vu. Mais à titre personnel, je ne l’ai su qu’en me renseignant à mort avant l’achat. J’aurais pas été capable de reconnaitre des chaussures de tennis comme ça, à partir de rien. Non, je fais pas de tennis, j’aime juste acheter des pompes qui coûtent une blinde. C’est ma passion okay !

Puis j’ai réalisé qu’il n’avait pas commencé par me demander si je faisais du sport.

La question était inutile. Tout le monde dans mon service fait du sport. Les stagiaires lèvent des poids entre midi et deux, le plus assidu cumule même avec des tournois d’escrime le weekend. Un consultant pratique le tennis. Un intérimaire est surfeur et volleyeur au point de faire le tour de France pour son équipe. Puis mes boss font du vélo ou de la course le dimanche. Ici, on a moins la grosse tête que des gros biceps visiblement. Assez vite, j’ai remercié Matthias du passé d’avoir repris la piscine. Comme ça je peux moi aussi, une à deux fois par semaine, venir avec un sac de sport sous le bras. Et du coup pas passer pour la feignasse du service.

Je crois que c’est corrélé au fait qu’ils viennent tous d’écoles de commerce.

Moi pas. Mais je peux néanmoins participer à tous les petits rituels de la bande, genre se plaindre des courbatures ou frimer en déclamant ses faits d’armes du jour. Ouais je suis en retard sur le traitement de mes mails, c’est parce que j’ai un voile de chlore devant les yeux, tu comprends, j’ai trop éclaté mon score à midi. Si je ne suis pas moralement flexible au point d’arriver à jouer à FIFA, je peux au moins m’user les muscles à intervalles réguliers, même si c’est pas pour du tennis.

En ça, je fais partie de l’équipe. Dans tous les sens du terme du coup.