1135 – Gymathstics

« Il parait que t’as passé 25 heures sur YourShape. C’est vrai ? »
Pour ceux qui l’ignorent, Your Shape : Fitness Evolved est le jeu de remise en forme phare de Kinect sur Xbox 360. Celui qui se vend le mieux, celui qui est le plus accessible. Celui avec une fille en leggings et un renoi sympa sur la jaquette. Imaginez donc le regard luisant d’espoir de collègue fille, galvanisée par la rumeur de mon addiction étrange, prête à éclater de rire suivant ma réponse.
« C’est vrai. BIM. »

Rien à voir mais, vous savez ce qu’est une calorie ? Non parce que ça serait pas mal, de savoir un truc dont on entend parler tous les jours. A la base une calorie est la quantité d’énergie nécessaire pour élever d’un degré centigrade la température d’un gramme d’eau. En gros. Voilà. Ce qui nous ramène à la triste réalité que, tels des Game Boy Pockets, les humains fonctionnent à piles. A partir de là, c’est cool on peut apprendre le nombre de calories dans un gramme de sucre ou de graisse par exemple. Le fun ne s’arrête jamais puisqu’on peut se bouffer des dizaines de bouquins théoriques sur la consommation énergétique du corps humain en fonction d’un tas de facteurs plus ou moins précis. D’où l’existence des psycho bitchs qui comptent les calories de tout ce qu’elles mangent et passent la journée l’œil rivé sur les étiquettes de produits alimentaires.

L’important à retenir, c’est qu’avec un peu de théorie et d’efforts de calculs, tout ceci est mesurable.

Il est de notoriété publique que toute personne à peu près normale aime bien voir un chiffre connoté positivement (argent, expérience) croitre. C’est ce que fait que des types passent des années sur World Of Warcraft pour trouver l’épée mythique à la con qui leur offrira +0.3% de chances de coup critique en plus par rapport à leur précédente épée mythique à la con. Confère aussi tous les systèmes d’achievements et, plus récemment, la création de programmes sportifs basés sur les jeux de rôle. Une application mobile permet par exemple de s’assigner des quêtes, comme par exemple faire 800 abdos et 300 pompes. Tu mets à jour tes résultats à chaque séance et hop ! Tu gagnes UN NIVEAU D’EXPERIENCE et une MEDAILLE VIRTUELLE quand t’as fini. Devinez quoi ? Ça fonctionne du feu de Dieu.

Un des problèmes du sport, c’est que les résultats sont difficilement quantifiables. Surtout quand tu réalises que la perte de poids signifie une fois sur deux que t’as moins de muscles parce que tu te fais vomir entre midi et deux. Tes potes finiront par te dire que tu as minci, ou que tu as pris des épaules. Mais quand ? Et puis dans quelle proportion ? Les chiffres viennent combler ce vide de retour sur investissement. Par exemple j’ai noté l’intégralité de mes séances de piscine depuis plus d’un an. Je sais combien de temps j’y passe, combien de longueurs je fais, et combien d’énergie je dépense en fonction du rapport nage x durée x distance. Le feedback est immédiat. Les graphiques grandissent en temps réel. Je SAIS les résultats de mes efforts et en cas d’attaque de panique et questionnements internes je me rassure en quelques clics.

Ce qui nous ramène à Your Shape.

Indépendamment du ridicule absolu de s’agiter devant sa TV comme une MILF avec autant de temps libre que de complexes, l’activité est enregistrée, consignée et analysée. Le compteur (en partie arbitraire) de calories grimpe, je gagne des nouveaux entrainements, je débloque des achievements pour ma Xbox. Mon miroir a beau être incapable de me dire en temps réel si l’effort paie, la console, les chiffres, me le confirment. Dans un monde où la capacité d’attention des gens diminue, où l’individualisme augmente, la récompense doit être instantanée. A la manière de ces petits cons dont je fais partie qui ont besoin qu’on leur file un cookie pour chaque effort accompli (hé, t’as vu j’ai rangé l’appart parce que tu venais, tu me kiffes ?), les sportifs du dimanche ont besoin d’un retour immédiat.

En 2008 Wired expliquait déjà comment le programme Weight Watchers fonctionnait comme un jeu de rôle console. Et ces derniers temps les conférences et exposés sur la gamification du réel ne cessent de se multiplier. Récompenser les gens pour tout et n’importe quoi, jouer sur l’addiction aux chiffres pour créer une audience captive et consentante. Ça va de Nike+ qui suit tes statistiques de course à pied jusqu’à ta brosse à dents électrique qui te félicite quand tu fais un sans-faute pendant une semaine. Si le Club Med Gym se mettait à enregistrer les données de ses membres et les récompenser avec des badges (les scouts ont toujours fonctionné comme ça), ça serait la folie. Bien que je sois certain qu’ils y viendront.

Un peu comme toi aussi. Sauf que quand tu t’en rendras compte, ce sera déjà trop tard, tu seras trop occupé à te vautrer dans tes chiffres avec un sourire niais.

1093 – Leaderboard

Il m’a demandé si je faisais du tennis.

Avant de répondre non, j’ai préféré m’enquérir de pourquoi. Ca me semblait plus logique. Collègue stagiaire a pointé du doigt mes baskets. C’est bien des chaussures de tennis ? Effectivement, bien vu. Mais à titre personnel, je ne l’ai su qu’en me renseignant à mort avant l’achat. J’aurais pas été capable de reconnaitre des chaussures de tennis comme ça, à partir de rien. Non, je fais pas de tennis, j’aime juste acheter des pompes qui coûtent une blinde. C’est ma passion okay !

Puis j’ai réalisé qu’il n’avait pas commencé par me demander si je faisais du sport.

La question était inutile. Tout le monde dans mon service fait du sport. Les stagiaires lèvent des poids entre midi et deux, le plus assidu cumule même avec des tournois d’escrime le weekend. Un consultant pratique le tennis. Un intérimaire est surfeur et volleyeur au point de faire le tour de France pour son équipe. Puis mes boss font du vélo ou de la course le dimanche. Ici, on a moins la grosse tête que des gros biceps visiblement. Assez vite, j’ai remercié Matthias du passé d’avoir repris la piscine. Comme ça je peux moi aussi, une à deux fois par semaine, venir avec un sac de sport sous le bras. Et du coup pas passer pour la feignasse du service.

Je crois que c’est corrélé au fait qu’ils viennent tous d’écoles de commerce.

Moi pas. Mais je peux néanmoins participer à tous les petits rituels de la bande, genre se plaindre des courbatures ou frimer en déclamant ses faits d’armes du jour. Ouais je suis en retard sur le traitement de mes mails, c’est parce que j’ai un voile de chlore devant les yeux, tu comprends, j’ai trop éclaté mon score à midi. Si je ne suis pas moralement flexible au point d’arriver à jouer à FIFA, je peux au moins m’user les muscles à intervalles réguliers, même si c’est pas pour du tennis.

En ça, je fais partie de l’équipe. Dans tous les sens du terme du coup.

1058 – Schrödinger’s Jeans

Lundi matin, en sortant de la douche, je suis allé tendre le bras sous ma table pour récupérer un sac en carton. A l’intérieur, un jean neuf. J’ai pris la minute qui s’imposait pour caresser le tissu du bout des doigts, évaluer son épaisseur, sa rigidité. Sur une des jambes, un autocollant indiquant la taille du tour de hanche. Riiip. Enfin, humer l’odeur du magasin, des étagères, des petits frères du jean que l’on tient dans ses mains. Si mes jambes étaient des doigts, je pourrais dire de ce pantalon qu’il me va comme un gant, en plus d’être coupé de manière à ne pas pouvoir finir sous mon talon une fois debout. C’est ma mère qui va être contente. La première fois que j’enfile donc ce jean. La première fois depuis un peu plus de six mois après son achat. Six mois qu’il croupit sous ma table. Seul.

Sur le moment, ce jean m’avait semblé la meilleure idée de 2010. Minimum. Je l’avais repéré à l’avance, plusieurs semaines plus tôt. Et j’ai attendu qu’il solde à ma portée. Le jour dit j’ai couru sur les champs, j’ai retrouvé mon précieux et je suis parti l’essayer dans une petite cabine en bois. Gonflé d’audace, intoxiqué par trois mois de chlore, j’ai osé la taille en dessous. Et force était de constater que, debout devant le miroir, ça rentrait. J’ETAIS AWESOME ! Les quatre chiffres de ma carte bleue plus tard et je virevoltais dans la rue, satisfait de ma nouvelle acquisition et imaginant d’ores et déjà la horde de jouvencelles qui viendraient se jeter à mes pattes. Sauf qu’une fois chez moi, le drame : le pantalon qui m’allait debout me tranchait le ventre en deux si jamais j’osais m’asseoir. Présomptueux que j’étais, je n’avais pas tant minci que ça ! Rongé par la honte, je jetais l’achat sous la table.

J’aurais pu aller le rendre à la boutique, récupérer ma thune et racheter quelque chose plus « large ». Mais d’un autre côté je continuais à aller à la piscine. Alors j’ai réagi comme la fille de base : ce jean serait mon motivational jean. Il était à la taille de futur moi. Je n’avais plus qu’à bosser dur et devenir ce futur moi. Sauf que, si j’ai bien continué le sport, j’ai perdu le courage de me frotter à mon baromètre. Je n’ai pas osé remettre ce pantalon pendant six mois. Il était devenu le jean de Schrödinger. Tant que je n’essayais pas de le mettre, il était à la fois trop petit et à la fois à ma taille. Je crois que c’est ce qu’on pourrait appeler la définition de l’espoir. Jusqu’à ce que dimanche, je manque de temps et d’énergie au point de faire l’impasse sur la session entrainement pour la première fois depuis des semaines. Perdu pour perdu, autant se lancer.

J’ai passé ma journée dans mon vieux nouveau jean, qui rayonnait de l’intensité de son bleu à travers les couloirs du bureau. Personne n’a remarqué. Ca ne se remarque pas. Mais je savais. J’étais heureux. Parce que le bonheur c’est simple comme un chat vivant quand on ouvre la boite.

Seulement, dans l’après midi, j’ai commencé à remarquer un truc étrange…
Il est un peu large ce pantalon.