1197 – Book Review 200

200 chroniques littéraires.

Pour l’occasion, j’ai voulu sortir de ma zone de confort, me faire du mal.

Cloud Atlas est un roman anglais de David Mitchell. Sorti en 2004 (et traduit chez nous sous le titre La cartographie des nuages), il s’agit d’un pavé de près de 600 pages à l’excellente réputation. En ce moment même, les frangins Wachowskis tournent une adaptation cinématographique avec un budget faramineux et un casting de luxe. La question étant de savoir si, de base, Cloud Atlas est adaptable A la fois exercice de style et de narration, on m’a prévenu plusieurs fois de la difficulté de sa lecture. Et pendant le premier quart du livre, j’ai eu l’impression de me faire tabasser avec une barre à mine au fond d’une allée sombre et poisseuse. C’était dur, pénible et pas marrant. Un peu comme Infinite Jest de David Foster Wallace, mais en moins sadique, puisqu’au bout d’un moment, la douleur s’estompe. Dès lors, il ne reste que la performance de l’auteur et le plaisir du lecteur.

Six destins à travers le temps, six personnages avec la même marque de naissance, qui chacun lisent, regardent, écoutent l’histoire de celui qui l’a précédé. Un notaire du dix-neuvième siècle voyage entre les îles de la nouvelle Zélande, rongé par un ver parasite. Au début des années trente, un apprenti musicien Belge se voit voler ses travaux par son maître. Au milieu des seventies, une journaliste enquête sur une centrale nucléaire et une série de meurtres. A notre époque, un éditeur poursuivi par des malfrats se retrouve prisonnier d’une maison de retraite. Dans un futur proche, un clone se découvre un âme et s’apprête à lancer une révolution. Enfin, dans plusieurs siècles, une tribu revenue à l’état sauvage découvre les vestiges de notre civilisation et la vérité sur « La chute ».

Cloud Atlas est avant tout un exercice de style aux règles bien précises. Chaque novella est coupée en deux. On lit une première moitié d’histoire en avançant dans le temps de manière chronologique jusqu’à la sixième, qui est lue d’une traite. Ensuite chaque personnage reprend le récit du précédent et l’on remonte le temps au fil des cinq secondes moitiés jusqu’à revenir à la conclusion de la première. OUF. Difficulté supplémentaire : utiliser le style et vocabulaire de chaque époque à laquelle se déroule chaque histoire. Le journal de bord d’un notaire du dix-neuvième est rédigé en vieil anglais, aux phrases alambiquées et précieuses. L’enquête des seventies se lit comme un polar un peu kitsch. Tandis que le récit se déroulant dans un futur lointain possède des structures grammaticales qui n’existent pas encore. D’où le mal de crâne à la lecture des chapitres éloignés de notre présent.

Le tour de force de Mitchell est de faire fonctionner cette recette improbable. Toutes les novellas sont intéressantes, coupées en leur milieu par un suspense et conclues de manière satisfaisante. Le style est parfois lourd mais toujours à propos. Surtout, les liens entre les différentes histoires sont présents, mais subtils. On a par exemple la marque de naissance identique des différents héros, et le fait qu’ils lisent l’histoire qui les précède. Le lecteur attentif notera d’autres indices, beaucoup plus tenus, comme le fait qu’un personnage cite Soleil Vert (« Soylent green is people ! ») pour le fun dans un novella, alors qu’un peu plus tard un autre narrateur réalise qu’il se nourrit d’autres hommes sans le savoir (vague spoiler). Il conviendra donc d’être attentif lors de la lecture de Cloud Atlas. La bonne nouvelle c’est qu’en tant que lecteur, on n’a pas tellement le choix.

Le début du livre est rude, on sue à lire au ralenti chaque phrase en vieil anglais. On peste contre l’auteur, on se demande à quoi tout ceci rime. Puis les époques défilent, l’écriture se fait plus accessible. Le temps d’arriver au milieu du voyage et l’on a plus qu’une envie : dévorer toutes les moitiés restantes afin de savoir comment s’achève chaque novella. Je me suis alors surpris à achever les derniers chapitres sans aucune gêne au niveau du style, simplement parce que j’étais enfin rentré dedans.

Cloud Atlas est un grand livre, que ce soit par la performance d’auteur, les thèmes abordés (domination de l’homme par l’homme) ou le fait que sa réussite est intimement liée à son format romanesque. Je doute qu’une adaptation cinéma soit possible, tant les grands studios ont peur des patchworks, qu’ils soient narratifs ou stylistiques, et qu’il faudra une énorme dose de courage et de talent pour transposer la réussite du livre sur grand écran.

Il m’aura fallu trois semaines pour venir à bout de Cloud Atlas, mais je ne le regrette pas une seule seconde. Je pense pouvoir le citer régulièrement dans mes listes de romans préférés, d’inspiration et de source d’admiration.

La bonne nouvelle, c’est qu’il est dispo en anglais et en français. La mauvaise c’est qu’il n’existe pas en poche. Mais si vous avez l’occasion (et la volonté) de vous y frotter, foncez.

Vraiment.

1115 – Intermedium

Maintenant que le sublime One Day de David Nicholls est disponible en français, j’espère que vous l’avez tous lu. En tout cas je sais qu’il circule pas mal dans mes amis et qu’ils/elles en sortent tous sous le charme. Si je vous en reparle c’est que le film est en tournage et que je le sens moyen. Déjà Anne Hataway, non. NON. Ensuite, je vois mal comment adapter fidèlement la structure du livre, qui raconte vingt ans en vingt fois avec chaque fois deux points de vue. Je vois mal le film découpé en vingt sketches sur deux heures. Il va forcément falloir feinter. Il va forcément falloir bidouiller avec l’exercice de style qui confère une bonne partie de sa saveur au livre. Donc vous devez le lire. Avant de vous faire spoiler par le film. Juste faites-le.

On reproche beaucoup de choses à la littérature anglo-saxonne. Notamment qu’au pays d’Hollywood, les écrivains pondent des bouquins prêts à être filmés. Ce qui est une façon hyper méprisante de dire qu’un livre avec une structure claire, c’est sale. Ce qui est une réflexion de merde. Mais qui a le mérite de poser la question de la spécificité du medium. Il est en effet possible d’écrire des romans qui tirent partie du format littéraire pour adopter une structure impossible à retranscrire telle quelle dans un autre medium. Par exemple le neuf mille fois très bon roman Crocs (aussi en français) est en cours d’adaptation ciné. Le livre est écrit en poésie, pas seulement dans les dialogues mais dans les descriptions, la narration. Tout ça va passer à la trappe d’une façon où d’une autre sur pellicule.

A mon petit niveau, je me rappelle lorsque mon prof d’écriture m’a complimenté sur mon premier manuscrit. C’est super, c’est très visuel, tu devrais écrire des scripts de cinéma ! Fuck. Deux manuscrits plus tard et là je bosse (péniblement) sur quelque chose qu’il serait impossible de transposer en l’état. Il faudrait faire des compromis, refaire les fondations, tout réorganiser et foutre en l’air l’une des vraies idées de structure qui fait tenir les chapitres entre eux. Dans le même ordre d’idées, j’ai trié mes vieux scenarios de bande dessinée. Les trois quarts pourraient être repris en prose, sans aucun problème. Pourquoi pas, un jour. Mais un ou deux d’entre eux sont dans des formats qu’on ne peut pas transposer. A moins d’altérer la base même de ce pourquoi ils m’intéressent.

Je ne pense pas qu’une histoire soit moins intéressante parce que moulée dans une structure familière, ou simple. Tout comme un style se contrefout du format pour briller. Mais ça m’intéresse aussi de voir jusqu’où on peut pousser la technique, si l’on utilise à fond toutes les spécifités d’un medium. L’art est autant expérimentation qu’efficacité. Et il est possible d’exceller dans les deux comme de se planter dans les deux.

Tout ça pour dire que vous devez lire One Day et moi je dois écrire mon truc.

1076 – Cheat Off

Finalement j’ai pas mal avancé. Entre les partiels, les fêtes, la recherche de stage, le début du stage, je n’avais pas écrit une vraie ligne depuis début novembre. Armé de mes deux (!) claviers de luxe, j’ai rouvert le .docx de Perfect Ten il y a une quinzaine de jours. J’ai pondu moitié moins de pages, mais j’ai avancé. En fait je crois même pouvoir dire que j’ai dépassé le premiers tiers du premier jet. La moitié est en vue. Ca me fait plaisir. Par contre, je vais devoir m’arrêter un moment. Pas pour rédiger mon mémoire, je vous rassure, mais parce que j’ai besoin de réfléchir et de décider des trucs vis-à-vis de l’histoire du bouquin. Jusqu’ici, j’avoue, j’ai triché pour avancer.

La structure est là, squelette fermement en place, tous les os répondant présent. Mon problème est que je dois décider des détails. Exemple, mon héroïne doit passer pour le travail quelques jours à Paris. C’est obligatoire. Mais je n’ai pas décidé la raison précise du déplacement. Je suis face à des tonnes de possibilités. Suivant le choix que je vais faire le décor, les personnages et une partie de l’action devra changer. Même tarif pour le personnage masculin, qui sera aussi là, mais à quel titre ? Même tarif au niveau des options. Il n’y a pas réellement de mauvais choix pour moi. Chaque alternative peut venir se greffer sur la structure sans problème. Seulement, je dois choisir, celui que je préfère, celui qui me semble le plus judicieux, niveau potentiel.

Pour décider, je dois me renseigner. Faire des recherches. Travailler.

Jusqu’ici, j’ai pu feinter. Quand intervient un appareil photo, c’est « un appareil photo » en attendant un complément de description et de technique pour plus tard. Quand intervient une scène qui se passe dans la banlieue riche de Lyon en 2003, ça va, je gère. Du coup il est facile de rédiger de gros morceaux de chapitres sans ouvrir Google ni appeler des amis. Mais à présent, ce n’est plus possible feinter. Mon héroïne devait avoir une passion avant, une passion qui m’est étrangère. Je dois à la fois décider laquelle, et potasser assez le sujet pour que ce soit crédible (oh shit, là je viens d’avoir une idée ! à moins que… je dois réfléchir). Brayf ! Ca vous donne une idée du truc. Le problème c’est que je n’ai pas vraiment le temps de m’occuper de ça maintenant.

Depuis la semaine dernière je mail tout ce que je peux pour essayer d’obtenir des noms d’éditeurs, pour leur envoyer mon bouquin, celui d’avant, celui qui est assez bon pour passer, au point que ça me vrille de penser que je risque de devoir repartir de zéro (secrétaire -> stagiaire -> comité -> éditeur). Alors que JE SAIS. J’ai commencé à faire des photocopies, à harceler des potes qui ne me répondent pas ou ne savent rien.

Il faut que je le fasse, pour me débloquer du temps de cerveau disponible, pour bosser plus, pour avancer, pour rater mieux.