1220 – Contact

La littérature générale française actuelle manque de coups de poing dans la tronche.

Je ne veux pas dire que les auteurs doivent se coller des bourre-pif au salon du livre, non (quoi que…), je parle des textes en eux-mêmes. Ça manque sévère de bastons dans les textes de chaque rentrée littéraire. Après, c’est en effet compliqué d’intégrer un duel à mains nues dans la chronique de son histoire familiale, ou un bouquin sur un poète dépressif, ou dans un roman d’amour. Puis les héros littéraires ont aussi tendance à être des lopettes, ils se retrouvent très vite assommés, ou s’enfuient. C’est dommage. Très.

Si le Fight Club de Palahniuk nous a appris quelque chose, c’est que le combat est cathartique et fait partie de la vie. L’extérioriser fait du bien à tout le monde, même aux schyzos au fond d’une cave. L’écrivain se fait plaisir, l’histoire prend des couleurs et le lecteur voit son pouls remonter un peu.

Surtout, la littérature a son propre langage et son propre espace d’expression. Une baston écrite n’est pas une baston filmée et inversement. La règle d’or est toujours la même (rendre l’action aussi claire et lisible que possible), mais les outils sont différents. On peut être beaucoup plus précis dans la description des coups, leur vitesse, angle ou puissance d’impact. On peut se permettre un budget effet spéciaux à la House en décrivant ce qui se passe à l’intérieur des corps sous les chocs. On peut offrir des anecdotes purement médicales, sa vautrer dans un vocabulaire technique et truffer le récit de fun facts biologiques. Tant de choses sont possibles que cela me dépasse que la plupart des auteurs n’en viennent pas se frotter à la bagarre, ne serait-ce que pour s’amuser avec la littérature.

Et puis, ce n’est pas si compliqué de mettre du conflit dans son texte. C’est alors que le mari cocu débarque avec la rage aux poings ! Quand soudain le type chelou de la station-service essaie de voler la voiture du road héros ! Cette nuit-là, Tiphaine rêve un cat fight contre sa meilleure amie ! Au pire il suffit de faire boire un peu trop les personnages. Avec un peu d’astuce, on peut s’offrir quelques paragraphes de manchettes dans la nuque, coups de pied dans les tibias et autre fulguropoing dans les tripes.

A L’ANCIENNE QUOI !

Surtout, en vérité, on a envie de lire des grandes scènes de bagarre avec du style dedans, de la poésie, des bons mots. On veut rêver, lire un combat sous la plume de Jauffret, Jaenada et leurs potes qui font des livres bien écrits. A nous de prendre une baffe, littéraire, qui ne pourrait pas exister autrement. Un peu comme dans le Bastard Battle de Céline Minard, mais compréhensible par les gens normaux de la vraie vie.

Si on ne peut pas parler du Fight club, on peut à défaut l’écrire. Pourquoi se priver ?

1197 – Book Review 200

200 chroniques littéraires.

Pour l’occasion, j’ai voulu sortir de ma zone de confort, me faire du mal.

Cloud Atlas est un roman anglais de David Mitchell. Sorti en 2004 (et traduit chez nous sous le titre La cartographie des nuages), il s’agit d’un pavé de près de 600 pages à l’excellente réputation. En ce moment même, les frangins Wachowskis tournent une adaptation cinématographique avec un budget faramineux et un casting de luxe. La question étant de savoir si, de base, Cloud Atlas est adaptable A la fois exercice de style et de narration, on m’a prévenu plusieurs fois de la difficulté de sa lecture. Et pendant le premier quart du livre, j’ai eu l’impression de me faire tabasser avec une barre à mine au fond d’une allée sombre et poisseuse. C’était dur, pénible et pas marrant. Un peu comme Infinite Jest de David Foster Wallace, mais en moins sadique, puisqu’au bout d’un moment, la douleur s’estompe. Dès lors, il ne reste que la performance de l’auteur et le plaisir du lecteur.

Six destins à travers le temps, six personnages avec la même marque de naissance, qui chacun lisent, regardent, écoutent l’histoire de celui qui l’a précédé. Un notaire du dix-neuvième siècle voyage entre les îles de la nouvelle Zélande, rongé par un ver parasite. Au début des années trente, un apprenti musicien Belge se voit voler ses travaux par son maître. Au milieu des seventies, une journaliste enquête sur une centrale nucléaire et une série de meurtres. A notre époque, un éditeur poursuivi par des malfrats se retrouve prisonnier d’une maison de retraite. Dans un futur proche, un clone se découvre un âme et s’apprête à lancer une révolution. Enfin, dans plusieurs siècles, une tribu revenue à l’état sauvage découvre les vestiges de notre civilisation et la vérité sur « La chute ».

Cloud Atlas est avant tout un exercice de style aux règles bien précises. Chaque novella est coupée en deux. On lit une première moitié d’histoire en avançant dans le temps de manière chronologique jusqu’à la sixième, qui est lue d’une traite. Ensuite chaque personnage reprend le récit du précédent et l’on remonte le temps au fil des cinq secondes moitiés jusqu’à revenir à la conclusion de la première. OUF. Difficulté supplémentaire : utiliser le style et vocabulaire de chaque époque à laquelle se déroule chaque histoire. Le journal de bord d’un notaire du dix-neuvième est rédigé en vieil anglais, aux phrases alambiquées et précieuses. L’enquête des seventies se lit comme un polar un peu kitsch. Tandis que le récit se déroulant dans un futur lointain possède des structures grammaticales qui n’existent pas encore. D’où le mal de crâne à la lecture des chapitres éloignés de notre présent.

Le tour de force de Mitchell est de faire fonctionner cette recette improbable. Toutes les novellas sont intéressantes, coupées en leur milieu par un suspense et conclues de manière satisfaisante. Le style est parfois lourd mais toujours à propos. Surtout, les liens entre les différentes histoires sont présents, mais subtils. On a par exemple la marque de naissance identique des différents héros, et le fait qu’ils lisent l’histoire qui les précède. Le lecteur attentif notera d’autres indices, beaucoup plus tenus, comme le fait qu’un personnage cite Soleil Vert (« Soylent green is people ! ») pour le fun dans un novella, alors qu’un peu plus tard un autre narrateur réalise qu’il se nourrit d’autres hommes sans le savoir (vague spoiler). Il conviendra donc d’être attentif lors de la lecture de Cloud Atlas. La bonne nouvelle c’est qu’en tant que lecteur, on n’a pas tellement le choix.

Le début du livre est rude, on sue à lire au ralenti chaque phrase en vieil anglais. On peste contre l’auteur, on se demande à quoi tout ceci rime. Puis les époques défilent, l’écriture se fait plus accessible. Le temps d’arriver au milieu du voyage et l’on a plus qu’une envie : dévorer toutes les moitiés restantes afin de savoir comment s’achève chaque novella. Je me suis alors surpris à achever les derniers chapitres sans aucune gêne au niveau du style, simplement parce que j’étais enfin rentré dedans.

Cloud Atlas est un grand livre, que ce soit par la performance d’auteur, les thèmes abordés (domination de l’homme par l’homme) ou le fait que sa réussite est intimement liée à son format romanesque. Je doute qu’une adaptation cinéma soit possible, tant les grands studios ont peur des patchworks, qu’ils soient narratifs ou stylistiques, et qu’il faudra une énorme dose de courage et de talent pour transposer la réussite du livre sur grand écran.

Il m’aura fallu trois semaines pour venir à bout de Cloud Atlas, mais je ne le regrette pas une seule seconde. Je pense pouvoir le citer régulièrement dans mes listes de romans préférés, d’inspiration et de source d’admiration.

La bonne nouvelle, c’est qu’il est dispo en anglais et en français. La mauvaise c’est qu’il n’existe pas en poche. Mais si vous avez l’occasion (et la volonté) de vous y frotter, foncez.

Vraiment.

1195 – Igor

Le premier soir de mes vacances, je portais un épais pull à capuche Rip Curl par-dessus un tee shirt bariolé, un pantalon coupé droit mais trop large et une paire de baskets épaisses et lourdes. Tenue pas très correcte pour une soirée VIP, avec open bar champagne et serveurs en costume où je m’étais (malicieusement) incrustée. Et pourtant. J’étais sur la terrasse d’un bar privatisé par Quiksilver, où tout le monde, du grouillot au directeur europe était habillé comme moi. Peut-être pour la première fois depuis mes quinze ans je m’étais sapé comme j’aimais pour côtoyer le gratin. J’étais tombé dans une faille spatio temporelle, le genre de vortex qui vous avale et recrache dans un autre univers. La plus jolie britannique du monde, une rousse tout sourire à la veste en cuir et robe colorée, bossant chez Roxy, m’a forcé à remplir une flûte de champagne de coca et à trinquer avec elle. C’était bien. C’était mon premier soir à Hossegor.

Or donc, j’avais décidé d’assouvir un rêve de gosse et de partir apprendre à surfer pendant une semaine.

Je me suis vautré la gueule plus souvent en six jours qu’en 25 ans de vie. J’ai chuté sur mon longboard avant de rebondir dans l’eau, je suis tombé par la gauche, par la droite, par devant, j’ai fait plusieurs tours sur moi-même sous les vagues, j’ai rappé mon corps sur plusieurs mètres de sable, j’ai bu la tasse, j’ai pris un retour de planche dans les côtes. J’en ai bavé. A la fin du premier jour, je n’étais arrivé à rien et j’avais mal partout. Ces vacances étaient l’idée la plus stupide du monde. Je n’étais pas capable de faire ça. Et puis, le second jour, je suis monté sur ma board, une seconde, assez pour perdre l’équilibre. Mais c’était nouveau. Alors j’ai réessayé. Le soir venu, j’étais encore persuadé d’être incapable de mieux. Pourtant. Le dernier jour je me hissais deux fois sur trois sur la planche, je tenais bon une fois sur trois. C’est peu, mais c’est mieux. Et surtout, quand ça fonctionne, c’est le meilleur truc du monde entier.

Parce que j’étais parti seul, j’ai décidé de compenser en me faisant rêver. J’étais à la maison Quiksilver, qui accueille des « stagiaires » (douce ironie) à la semaine et propose un tas de trucs cools en plus du gîte et du couvert. J’ai pu visiter la fabrique de planches de la marque, accéder aux loges de l’étape française du championnat du monde de surf et parler un peu de Quiksilver avec les personnes qui y bossent. Surtout, j’étais sur une autre planète, celle des gens en chemise à carreaux, pantacourts et sweat à capuche. La négation totale et absolue de tout ce que Paris me crache au visage. Les gens étaient cools, musclés, avec des carrières absurdes à travers le monde et travaillant sur des projets allant du design de vêtement au sponsoring d’évènements sportifs. J’ai eu l’impression d’être noyé dans autre chose, une alternative à ce qui m’agace et m’épuise. A la fin de la semaine, je me demandais pourquoi je ne plaquais pas tout pour aller marketer par là, les pieds en baskets la journée, sur la plage le soir, sur une planche le weekend.

Malheureusement, tous mes idéaux ne sont pas compatibles entre eux. Certains rêves sont mutuellement exclusifs, en tout cas pour l’instant.

Je suis rentré à Paris avec des souvenirs plein la tête, des images plein la memory card et des bleus plein le corps. Vivre immergé une semaine dans la culture surf m’aura au moins permis de relativiser la prétention de mon environnement quotidien. Ça rassure sur l’existence d’un univers de sortie. Peut-être que c’est aussi ça, les vacances.

Sur le trajet du retour, j’avouais à demi-mot au boss de la maison qui m’avait hébergé que ouais, l’année prochaine je reviens.