1048 – Pimps Must Die

J’arrête la voiture au bout du chemin de terre. Dehors, une légère brume flotte, éclairée par la lune, au-dessus du lac. Mes épaisses chaussures s’enfoncent quelques centimètres dans la boue alors que je fais le tour du véhicule. Ligoté dans le coffre, il se débat, hurle à travers son bâillon. Mais nous sommes les seuls à plusieurs kilomètres à la ronde. Mon haleine prend corps dans la nuit à chaque souffle qui nous me rapproche du bord de l’eau, à traîner celui qui me croyait son ami, son frère. Il se risque à une ultime tentative de fuite que j’interromps d’un coup de pied sec à l’arrière. Je rassemble la force nécessaire puis je l’agrippe par le col avant lui plonger le visage sous l’eau. A travers ses liens il se débat mais ma poigne est trop forte. Le visage dilué dans l’eau gelé, il produit ses dernières bulles.

Les clapotis de surface ont beau avoir cessé, je sais qu’ils me hanteront pour le restant de mes jours. Je défais la corde qui maintient un corps à présent inerte. Du bout des doigts je lui clos les paupières. Une simple poussée et il glisse le long de l’eau, porté par un très léger courant. La silhouette disparaît quelques minutes plus tard au travers de la brume. Mon corps tremble sous l’effet du froid. Pas que. Je laisse passer encore un peu de temps, pas tout à fait prêt. Quand on le trouvera, non seulement il sera méconnaissable, mais les trouveurs s’en ficheront. Comme presque tout le monde s’en est fichu jusque-là. A part moi. J’ai regagné ma voiture, je goutte au-dessus du tableau de bord. D’eau et de larmes, alors que je m’effondre sur le volant. On n’assassine pas son roman sans assassiner un part de soi-même.

Les cours sont terminés. Le stage va commencer. Je suis dans l’entre deux, celui où il est possible de prendre un peu de recul et faire le point. Mon second manuscrit ne verra pas son second anniversaire. Je peux/veux/dois le tuer. Ce qui correspond pour moi à une douzaine de photocopies et envois aux éditeurs. Cette année j’ai fait tout mon possible pour emprunter des chemins de traverse et le vendre autrement. A un moment j’y ai cru très près, on m’avait offert le champagne dont sont faites les célébrations. Puis la gifle. Il y a eu d’autres presque. Un tas. Donc je ne vous ai pas parlé parce qu’à quoi bon ? Au final on n’aime pas, ou on oublie de lire, de transmettre, de s’en soucier. C’est le jeu. Je ne suis pas très grand, mon bras n’est pas très long. J’ai fait ce que j’ai pu.

A l’inverse de mon premier, ce bouquin a une durée de vie. Je ne peux pas le réécrire dans 10 ans et conserver ce qu’il fait que là, maintenant, il a du sens (vis-à-vis de moi-même, de l’état du monde et d’un tas de trucs). L’envoyer au suicide (car c’est de ça dont il s’agit avec les envois postaux, qui sont à peine lus, quasiment jamais signés) est l’ultime étape qui me permettra de faire mon deuil. Quand tout le monde aura dit non dans une jolie lettre type, ça sera la fin de cette étape-là. J’en ai besoin pour tuer l’espoir, mon bouquin en à besoin pour se dire que tout aura été tenté. Peut-être qu’après, que malgré tout, une opportunité se présentera avant qu’il soit devenu complètement obsolète. Mais ça je n’y peux rien.

Ce qui compte, c’est de tuer ce qui doit mourir et de faire vivre ce qui doit exister. Celui d’après. Perfect Ten.

1036 – Book Review 168

Il est de ces cours si longs, que même la plus puissante des connexions internet ne peut vous extirper de l’ennui. Je me suis souvenu que j’étais un client Amazon, et qu’il existe un logiciel Kindle sur PC pour lire ses livres sur son ordinateur. Alors que le prof s’égosillait à nous raconter pour la millième fois le cas Nespresso et Apple, j’ai acheté un ebook, que j’ai pu commencer à lire peinard derrière mon écran. Pour la petite histoire, une fois rentré chez moi, un coup de synchro wifi et j’avais mon livre et mon marque page sur mon eReader. Ca, si vous achetez un livre en France, vous pouvez pas le faire. Parce que tous les acteurs du milieu sont stupides. Anyway. Je me suis plongé dans Harmony, de Project Itoh (c’est un pseudo), un techno thriller qui m’a non seulement sauvé de ce cours abominable mais m’a tenu en haleine le reste de la semaine.

Après la troisième guerre mondiale, nucléaire, les gouvernements se sont effondrés pour laisser la place à des sociétés ultra médicalisées. Le lifeïsme est le nouvel ordre mondial. Quatre-vingt pour cent de la population mondiale vit équipé de nanobots qui surveillent en permanence leur santé et transmettent les données à un serveur central. Toutes les maladies ont été éradiquées et la vieillesse est la dernière sur la liste. La vie privée, les conflits et la dépression n’existent plus et la race humaine tend à l’uniformisation. Une situation intenable pour Miach, adolescente Japonaise, qui entraîne ses amies dans un pacte de suicide. Si Miach y reste, Tuan est sauvée à temps par les secours et finit par grandir malgré elle. Adulte désabusée travaillant à la négociation dans les dernières zones de conflit au monde, Tuan doit revenir au Japon, dans cette société qu’elle méprise, lorsqu’un groupe terroriste réussit à se faire se suicider plusieurs milliers de personnes au même moment à travers le monde.

En lui-même le roman est très bon. Le worldbuilding est impeccable, l’auteur démontre une bonne connaissance en géopolitique et culture générale (on cite des auteurs de tous les pays, l’histoire se déplace dans le désert des Touaregs puis en Tchétchénie en passant par le Japon). La science est aussi propre, très hard-scifi avec des tonnes de précisions crédibles. La trame assure avec un récit ponctué de flashbacks, rebondissements et moments bien bruts qui prouvent que l’on est pas en train de lire une dystopie pour ados. J’ai particulièrement apprécié la longue et complexe thématique philo autour de la conscience, du libre arbitre et du suicide. L’auteur ne choisit pas son camp, pas plus que l’héroïne et laisse le lecteur se faire sa propre idée. Dans un second temps le livre possède une résonnance particulière de par son origine. Un auteur japonais qui brode sur une société aseptisée sans émotions où la jeunesse préfère se suicider au lieu de se conformer, ce n’est pas anodin.

Quand on sait aussi que Project Itoh, l’auteur, a corrigé son manuscrit sur son lit de mort, à l’hôpital, avant de décéder d’un cancer, ça remet le livre en perspective. Un bon techno-thriller, une dystopie bien troussée, une réflexion philo, une radiographie de la société japonaise actuelle, Harmony est tout ça à la fois. Pris à fond dedans du début à la fin, je ne peux que le recommander chaudement.

Cours chiant à en crever ou pas d’ailleurs.

En anglais chez Amazon.fr ou version Kindle sur le .com.

748 – Book Review 125

La première fois que j’ai entendu parler de Craig Clevenger, c’était sur l’excellent site de Chuck Palahniuk. Craig y dispensait des cours d’écriture souvent non dénués d’intérêt. Son premier roman, The Contortionist’s Handbook, était souvent référencé. J’ai fouiné, trouvé de bonnes critiques. Sur la couverture du dit bouquin sont cités Richard Kelly, Irvine Welsh ou encore Chuck Palahniuk, tous chantant les louanges du truc. Problème, le roman, pourtant édité trois fois, était en rupture de stocks sur tous les internets. Bordayl, si jamais j’avais un jour eu besoin d’un E-Reader, c’était là. Il a fallu que je commande un exemplaire d’occasion, qui me parvint la tranche striée de marques de pliages, quelques pages cornées et l’ensemble jauni. Puis rien dans la poche de Craig, qui visiblement ne vend pas des brouettes non plus. C’est donc un peu la mort dans l’âme, forcé par l’univers, que j’entamais la lecture de The Contortionist’s Handbook.

Daniel a fait une overdose médicamenteuse. Et avant de pouvoir sortir de l’hôpital, il doit passer un entretien psychologique afin qu’il soit déterminé que la prise de comprimés n’était pas une tentative de suicide. Pour Daniel, John de son vrai prénom, tout ceci n’est que routine. Depuis son plus jeune âge il souffre de violentes migraines que seule l’absorption d’antalgiques en grande quantité parvient à dompter. Ce n’est pas sa première interview post lavage d’estomac. Les questions, les réponses, il connait ça par cœur. Pour peu qu’il ne soit pas tombé sur un médecin tatillon, il devrait s’en sortir. Mais le temps presse. John a changé plusieurs fois d’identités pour échapper aux forces de l’ordre, aux hôpitaux, et l’étaux se resserre sur sa petite amie à l’extérieur.

Ce qui est super cool dans The Contortionist’s Handbook, c’est la minutie de Clevenger, qui passe un bon tiers du bouquin à nous expliquer comment profiter des failles du système administratif américain afin de se forger une nouvelle identité. Okay, l’histoire se passe dans les années 80 pour éviter toutes les complications narratives dues à Internet. On se passionne aussi pour l’entretien psychologique, entièrement décortiqué, fascinant à lire. Les flashbacks fonctionnent moins bien, peut-être pour cause de déficit en intrigue. Il faudra attendre le dernier quart du livre pour que des enjeux se dessinent réellement, et se retrouvent bouclés tout aussi rapidement. Un peu dommage du coup, l’ennui pointant parfois le bout de son nez dans ce qui aurait pu être un excellent bouquin mais qui se contente d’être bon. Ce qui est, notez bien, déjà clairement pas mal.

En tout cas je me souviendrai de ce bouquin, ne serait-ce que pour les heures passées à chercher un exemplaire pas trop niqué ni trop cher sur les sites d’occasion. Pour le lol cependant, je dois admettre qu’une amie suisse en a trouvé un vers chez elle, le lendemain de ma commande. Ironie.

Demain on parlera d’afro.