J’arrête la voiture au bout du chemin de terre. Dehors, une légère brume flotte, éclairée par la lune, au-dessus du lac. Mes épaisses chaussures s’enfoncent quelques centimètres dans la boue alors que je fais le tour du véhicule. Ligoté dans le coffre, il se débat, hurle à travers son bâillon. Mais nous sommes les seuls à plusieurs kilomètres à la ronde. Mon haleine prend corps dans la nuit à chaque souffle qui nous me rapproche du bord de l’eau, à traîner celui qui me croyait son ami, son frère. Il se risque à une ultime tentative de fuite que j’interromps d’un coup de pied sec à l’arrière. Je rassemble la force nécessaire puis je l’agrippe par le col avant lui plonger le visage sous l’eau. A travers ses liens il se débat mais ma poigne est trop forte. Le visage dilué dans l’eau gelé, il produit ses dernières bulles.
Les clapotis de surface ont beau avoir cessé, je sais qu’ils me hanteront pour le restant de mes jours. Je défais la corde qui maintient un corps à présent inerte. Du bout des doigts je lui clos les paupières. Une simple poussée et il glisse le long de l’eau, porté par un très léger courant. La silhouette disparaît quelques minutes plus tard au travers de la brume. Mon corps tremble sous l’effet du froid. Pas que. Je laisse passer encore un peu de temps, pas tout à fait prêt. Quand on le trouvera, non seulement il sera méconnaissable, mais les trouveurs s’en ficheront. Comme presque tout le monde s’en est fichu jusque-là. A part moi. J’ai regagné ma voiture, je goutte au-dessus du tableau de bord. D’eau et de larmes, alors que je m’effondre sur le volant. On n’assassine pas son roman sans assassiner un part de soi-même.
Les cours sont terminés. Le stage va commencer. Je suis dans l’entre deux, celui où il est possible de prendre un peu de recul et faire le point. Mon second manuscrit ne verra pas son second anniversaire. Je peux/veux/dois le tuer. Ce qui correspond pour moi à une douzaine de photocopies et envois aux éditeurs. Cette année j’ai fait tout mon possible pour emprunter des chemins de traverse et le vendre autrement. A un moment j’y ai cru très près, on m’avait offert le champagne dont sont faites les célébrations. Puis la gifle. Il y a eu d’autres presque. Un tas. Donc je ne vous ai pas parlé parce qu’à quoi bon ? Au final on n’aime pas, ou on oublie de lire, de transmettre, de s’en soucier. C’est le jeu. Je ne suis pas très grand, mon bras n’est pas très long. J’ai fait ce que j’ai pu.
A l’inverse de mon premier, ce bouquin a une durée de vie. Je ne peux pas le réécrire dans 10 ans et conserver ce qu’il fait que là, maintenant, il a du sens (vis-à-vis de moi-même, de l’état du monde et d’un tas de trucs). L’envoyer au suicide (car c’est de ça dont il s’agit avec les envois postaux, qui sont à peine lus, quasiment jamais signés) est l’ultime étape qui me permettra de faire mon deuil. Quand tout le monde aura dit non dans une jolie lettre type, ça sera la fin de cette étape-là. J’en ai besoin pour tuer l’espoir, mon bouquin en à besoin pour se dire que tout aura été tenté. Peut-être qu’après, que malgré tout, une opportunité se présentera avant qu’il soit devenu complètement obsolète. Mais ça je n’y peux rien.
Ce qui compte, c’est de tuer ce qui doit mourir et de faire vivre ce qui doit exister. Celui d’après. Perfect Ten.
Après la troisième guerre mondiale, nucléaire, les gouvernements se sont effondrés pour laisser la place à des sociétés ultra médicalisées. Le lifeïsme est le nouvel ordre mondial. Quatre-vingt pour cent de la population mondiale vit équipé de nanobots qui surveillent en permanence leur santé et transmettent les données à un serveur central. Toutes les maladies ont été éradiquées et la vieillesse est la dernière sur la liste. La vie privée, les conflits et la dépression n’existent plus et la race humaine tend à l’uniformisation. Une situation intenable pour Miach, adolescente Japonaise, qui entraîne ses amies dans un pacte de suicide. Si Miach y reste, Tuan est sauvée à temps par les secours et finit par grandir malgré elle. Adulte désabusée travaillant à la négociation dans les dernières zones de conflit au monde, Tuan doit revenir au Japon, dans cette société qu’elle méprise, lorsqu’un groupe terroriste réussit à se faire se suicider plusieurs milliers de personnes au même moment à travers le monde.

