1195 – Igor

Le premier soir de mes vacances, je portais un épais pull à capuche Rip Curl par-dessus un tee shirt bariolé, un pantalon coupé droit mais trop large et une paire de baskets épaisses et lourdes. Tenue pas très correcte pour une soirée VIP, avec open bar champagne et serveurs en costume où je m’étais (malicieusement) incrustée. Et pourtant. J’étais sur la terrasse d’un bar privatisé par Quiksilver, où tout le monde, du grouillot au directeur europe était habillé comme moi. Peut-être pour la première fois depuis mes quinze ans je m’étais sapé comme j’aimais pour côtoyer le gratin. J’étais tombé dans une faille spatio temporelle, le genre de vortex qui vous avale et recrache dans un autre univers. La plus jolie britannique du monde, une rousse tout sourire à la veste en cuir et robe colorée, bossant chez Roxy, m’a forcé à remplir une flûte de champagne de coca et à trinquer avec elle. C’était bien. C’était mon premier soir à Hossegor.

Or donc, j’avais décidé d’assouvir un rêve de gosse et de partir apprendre à surfer pendant une semaine.

Je me suis vautré la gueule plus souvent en six jours qu’en 25 ans de vie. J’ai chuté sur mon longboard avant de rebondir dans l’eau, je suis tombé par la gauche, par la droite, par devant, j’ai fait plusieurs tours sur moi-même sous les vagues, j’ai rappé mon corps sur plusieurs mètres de sable, j’ai bu la tasse, j’ai pris un retour de planche dans les côtes. J’en ai bavé. A la fin du premier jour, je n’étais arrivé à rien et j’avais mal partout. Ces vacances étaient l’idée la plus stupide du monde. Je n’étais pas capable de faire ça. Et puis, le second jour, je suis monté sur ma board, une seconde, assez pour perdre l’équilibre. Mais c’était nouveau. Alors j’ai réessayé. Le soir venu, j’étais encore persuadé d’être incapable de mieux. Pourtant. Le dernier jour je me hissais deux fois sur trois sur la planche, je tenais bon une fois sur trois. C’est peu, mais c’est mieux. Et surtout, quand ça fonctionne, c’est le meilleur truc du monde entier.

Parce que j’étais parti seul, j’ai décidé de compenser en me faisant rêver. J’étais à la maison Quiksilver, qui accueille des « stagiaires » (douce ironie) à la semaine et propose un tas de trucs cools en plus du gîte et du couvert. J’ai pu visiter la fabrique de planches de la marque, accéder aux loges de l’étape française du championnat du monde de surf et parler un peu de Quiksilver avec les personnes qui y bossent. Surtout, j’étais sur une autre planète, celle des gens en chemise à carreaux, pantacourts et sweat à capuche. La négation totale et absolue de tout ce que Paris me crache au visage. Les gens étaient cools, musclés, avec des carrières absurdes à travers le monde et travaillant sur des projets allant du design de vêtement au sponsoring d’évènements sportifs. J’ai eu l’impression d’être noyé dans autre chose, une alternative à ce qui m’agace et m’épuise. A la fin de la semaine, je me demandais pourquoi je ne plaquais pas tout pour aller marketer par là, les pieds en baskets la journée, sur la plage le soir, sur une planche le weekend.

Malheureusement, tous mes idéaux ne sont pas compatibles entre eux. Certains rêves sont mutuellement exclusifs, en tout cas pour l’instant.

Je suis rentré à Paris avec des souvenirs plein la tête, des images plein la memory card et des bleus plein le corps. Vivre immergé une semaine dans la culture surf m’aura au moins permis de relativiser la prétention de mon environnement quotidien. Ça rassure sur l’existence d’un univers de sortie. Peut-être que c’est aussi ça, les vacances.

Sur le trajet du retour, j’avouais à demi-mot au boss de la maison qui m’avait hébergé que ouais, l’année prochaine je reviens.

1192 – Legend

Il me dit que la première fois qu’il est venu surfer en France, c’était en 1984. J’ai un ricanement nerveux. Je lui réponds que je n’étais même pas encore né. Nous sommes en 2011 et c’est la première fois que je viens surfer tout court. Il éclate de rire.

Tom Carroll s’est posé sur sa planche après pas loin de deux heures dans l’eau. Je l’ai rejoint avec un peu d’appréhension. Le double champion du monde s’est fait accoster près d’une demi-douzaine de fois entre la sortie du van et l’arrivée sur la plage. Français, Italiens, Espagnols, Allemands et anglo-saxons, des visiteurs du monde entier le reconnaissent et lui demandent de signer un flyer, prendre une photo. Du haut de ses 49 ans, Tom a fait plaisir à tout le monde, ayant un sourire pour chacun. A chaque nouvelle rencontre, de mon côté, je réalisais à quel point ce monde m’est étranger. Ma normalité n’a plus cours ici. Alors je demande au champion de me parler un peu de lui.

Carroll est né en Australie. Ce qui explique qu’il m’appelle « Mate » depuis tout à l’heure. J’avoue que j’en ricane de plaisir à chaque fois. Il a surfé toute sa vie, depuis que ses bras ont été capables de le hisser sur une plage. C’était avant les championnats du monde, le sponsoring et la médiatisation. Il me raconte qu’il y avait moins de monde sur les plages, moins de technologie dans les combinaisons en néoprène. Premier surfeur millionnaire, il surfe à présent pour le plaisir. Quand il fait une apparition sur un évènement, c’est pour regarder, comme aujourd’hui, sur le Quiksilver Pro à Hossegor. Le surf reste pour lui un plaisir. C’est aussi pour ça qu’il nous accompagne ce matin, avec sa planche et sa bonne humeur, comme s’il était un touriste de plus. Bien que sa peau me dise le contraire.

On pourrait s’attendre à des écailles, mais Tom Carroll s’apparente plus à un serpent, un reptile. Pas plus grand que moi, il est trois fois plus épais. De loin je lui donne les proportions de l’incroyable Hulk, à taille humaine. Tout son corps est recouvert de tâches de rousseurs, tirant du rouge au marron. Ces marques viennent dessiner des constellations sur une peau battue par les vagues et le soleil, noire et cuivrée. Il m’annoncerait qu’en réalité il fait sa mue une fois par an, je serais capable de le croire. Mais une fois zippé dans sa combinaison, il est un surfeur comme un autre. A part peut-être dans ses yeux, gris, et la manière qu’il a de froncer les sourcils quand il se concentre pour regarder ses camarades lutter au large.

Je lui parle un peu de moi, de ce dont je ne parle pas. Je lui explique qu’essayer d’apprendre ça a toujours été sur ma liste de trucs à faire, dans la corbeille des rêves qui ne se réalisent pas forcément. Pourtant je suis là. Je lui explique que ma jambe me fait souffrir. Les nerfs qui se bloquent, les muscles mal assurés. Je ne devrais pas être là. Je ne suis pas certain d’arriver à me hisser sur la planche. Do you best, it’s only your first day. Il mime une relevée dans le vide, pousse les bras dans un rugissement. Fais ça, essaie. L’important c’est d’essayer. De toute façon je m’amuse déjà, rien que glisser sur le ventre pendant une vingtaine de mètres, c’est royal. That’s the spirit.

Tom me parle de son émission, Big Wave Riders. C’est une série de documentaires tournés en 3D à travers le monde, où lui et son équipe vont chasser les plus gros tubes pour ramener des images incroyables. On en regardera un bout un soir. Je lui demande ce qu’il pense de la plage sur laquelle on est. Il estime que ce doit être une des plus longue du monde. Il aime beaucoup. Du bout des doigts il dessine une carte des côtes sur le sable. Par là c’est top. Quelques traits de plus. Là aussi c’est assez ouf. Je ne suis plus très sûr de comprendre de quel pays il me parle mais je souris quand même. L’enthousiasme est communicatif.

Finalement on se lève à nouveau. Tom reprend sa planche et entreprend de rejoindre les vagues. Il serre le poing en me regardant droit dans les yeux. Go for it ! Courage ! Je récupère mon matériel et part à sa suite.

Ma première journée n’est pas encore terminée.

1150 – No Vacancy

J’y suis. Mon premier été sans vacances. C’est d’autant plus flagrant que d’ici la fin du mois je serai littéralement seul au taf’. Entre les congés et les congrès, tout le monde sera parti. Du coup je réfléchis à comment je pourrai décorer le bureau de mon boss pour le traumatiser à son retour (un peu comme a pu faire SEGA). Sinon c’est le moment ou jamais de faire un putsch. Etant le seul aux commandes, je peux renommer toute la gamme et mettre ma tête sur les packaging. Avec genre un pouce en haut et une autocitation qui lirait « Me Gusta ! » suivie de cinq étoiles. Si les ventes explosent, je deviens le big boss. Ou alors je profite de l’absence totale de toute manager pour prendre de longues pauses déjeuner durant lesquelles je vais rattraper les trente volumes de retard que j’ai sur One Piece. Un scan à la fois.

L’autre effet secondaire de mon absence totale de vacances, c’est que je peux devenir un hôtel. D’habitude à cette époque de l’année, je suis à Lyon, à rien foutre. Mon placard parisien est fermé à clef, toutes les prises débranchées. Et les clefs sont sur le bureau du salon lyonnais. Du coup je n’hébergeais personne. Rien qu’aujourd’hui j’ai eu trois demandes de squat de l’autre moitié du lit de la part de voyageurs. Pour la première fois je vais laisser squatter des gens, que je laisserai jouer avec ma Xbox pendant que j’irai bosser. Et c’est cool. Parce qu’au prix d’un peu de temps, d’intimité et de pizzas, je verrai les potes et je gagnerai des points de karma. Si tu ne vas pas en vacances, les vacanciers viendront à toi. Au pire c’est toujours une excellente raison de ranger mon appart (et de récupérer un centimètre de plafond au passage).

Sinon, rapport aux vacances, je peux me consoler en me disant que je serai pas distrait par genre l’horizon sur la mer pour faire mon mémoire. Ou trouver un boulot. Le saviez-tu que Rockstar cherche un coordinateur marketing à New York ? Au hasard hein. Au minimum ça peut être une excellente excuse pour me faire un CV en anglais. Je divague mais j’ai pas tellement le choix. L’été à Paris, sans vacances, c’est la lose, et on s’évade comme un peu. C’est aussi le moment de réfléchir à un tas de trucs. On voit les amis changer de pays, signer des contrats qui les font partir loin, choisir de quoi sera fait le reste de leur vie. Le but du jeu pour moi, en plus de survivre à mon rhume chopé à cause de la clim (fail), c’est de m’assurer que cet été sans vacances soit non seulement le premier, mais surtout le dernier.

Enfin, on verra ça quand j’aurai rattrapé mon retard sur One Piece, que j’aurai fini le jeu Retour Vers Le Futur, bouclé un concours de nouvelles et hébergé la moitié de mes potes chez moi.

Dès que j’ai fini ça, je m’occupe de mon futur, et de la mer.