Deux heures du matin. Je peine à rouler droit le long du boulevard Richard Lenoir, perché sur mon Vélib’ à usage unique. Je manque de me vautrer chaque fois que je me retourne pour vérifier si je ne suis pas sur le point de me faire emboutir par un conducteur trop imbibé. C’est là que je me fais dépasser par un trio de vingtenaires en t-shirts. Ils me font un signe de remerciement. Merci de quoi ? D’être une loque qui avance au ralenti ? Mon corps se réveille, la réserve d’urgence d’adrénaline réveille mes muscles et je me mets à pédaler, en danseuse, pour les rattraper. Le trio me voir venir et se redresse comme un seul homme. La chaussée est mouillée, les feux derrière nous au vert, mais une course s’est lancée jusqu’au bout de la ligne droite. Game ON !
Je me suis fait fumer de quelques secondes par le plus grand de la bande. A l’arrêt au carrefour suivant, j’ôte mon casque et échange quelques mots avec mes concurrents du soir. Des types avec qui je n’aurais jamais parlé en temps normal. On se marre un peu. On se souhaite bonne soirée, chacun repartant dans son coin. On ne va pas parler de la pub débile pour le Vélib’ qui rampe mollement sur le net ces derniers temps. Le vrai truc cool du Vélib’, c’est que ça met un tas de gens différents au même niveau. Une fois que les métros parisiens sont endormis, soit t’es thuné et tu prends un taxi, soit t’es patient et t’attends LE Noctilien de l’heure en chopant la crève à ton arrêt de bus. Ou alors tu ravales ta dignité et tu te déplaces avec le vélo le plus moche du monde (oui techniquement il faut qu’il soit pas sexy pour qu’on n’aie pas envie de le voler, et lourd pour pas qu’il crève trop vite).
N’empêche, le Vélib’ unit les losers de la nuit, et c’est BEAU.
Par exemple je suis certain que des dizaines de dealers vont livrer en Vélib’ de quoi rouler quelques joints. On doit aussi pouvoir croiser tous les mecs qui décident post baise de pas rester dormir avec leur plan cul, des fois que ça se transforme en plan tout court avec le lever du soleil. Gosses de riche sortant de boîte ou branleurs rentrant chez eux, on a tous le même volé de merde. C’est ce qui explique les sourires un peu gênés aux feux rouges, ou les speedruns improvisés. J’ai encore jamais vu deux chevaucheurs de Vélib’ se taper au milieu de la nuit. Parce que la lose est notre patrie, notre gang. On aura bien le temps de s’ignorer de nouveau le lendemain, de se foutre sur la tronche un autre jour. Là, on est trop occupé à aller où on doit être, et reposer le tank à roulettes qu’on se trimballe.
Généralement après avoir dérivé sur un demi-kilomètre pour trouver une borne libre.
Thug life.


