1128 – Comic Review 10

Quand tu es Parisien et que veux paraître blasé/profond, tu tripotes le haut de ton verre en terrasse, tu soupires et tu dis que, putain, il faudrait vraiment que tu te tires à New York, loin de toute cette merde. Wanna be a part of it. En vrai tu le feras jamais parce que tu n’es qu’un couard. Mais tu aimes à le dire, et les autres aiment à faire semblant de te croire. C’est un peu une sorte de cliché du cliché. Au point qu’en réalité, tu ne sais même pas vraiment pourquoi tu dis que tu veux vivre là bas. Connard de touriste va. La plupart du temps on te survend New York avec des arguments d’autorité. Parce que c’est la capitale du monde, parce qu’il s’y passe plein de trucs, parce que y’a les super-héros Marvel et Burger King (alors qu’en vrai Wendy’s c’est mieux).

Puis, tu tombes sur un truc qui te rappelle pourquoi, enfin les vraies raisons de ton envie de paribeauf. Tu retombes sur le scénariste Brian Wood.

En 2006, DC Comics lance le label MINX, des romans graphiques en noir et blanc, au format A5, destiné à un public jeune et féminin. Deux ans plus tard, DC euthanasie l’initiative, qui bien que rencontrant un succès critique, se heurte à l’inexistence du marché des jeunes filles de 15 ans lectrices de comics. En 2011, Vertigo, le label mature de DC sort The New York Five, un comic de Brian Wood et Ryan Kelly. En noir et blanc. Avec des personnages principaux féminins. Et des critiques dithyrambiques. Quelques requêtes Google plus tard et je découvre The New York Four, un des graphic novel publié par Minx en 2008, des mêmes auteurs. Décidant de commencer par le début, je commande un vieil exemplaire de l’histoire originale.

Riley est à la fac de NYU. Parce que sa grande sœur a mené la vie dure à ses parents avant de disparaitre, Riley a grandi surprotégée. Timide, elle peine à se faire de nouveaux amis sur Manhattan. Jusqu’à qu’elle entende trois autres étudiantes discuter d’un projet de collocation. Bossté par ses retrouvailles avec sa grande sœur exhubérante, Riley s’immisce dans la conversation et fais son premier pas vers la nouvelle version d’elle. Une adolescente qui sort, s’amuse, reçoit des textos anonymes d’un mystérieux jeune homme et essaie simplement d’avancer.

Brian Wood est l’auteur d’un tas de comics très bons que vous devriez être en train de lire à la place de cet article. C’est lui qui scénariste l’extraordinaire DMZ par exemple, ou le culte Demo (sinon on peut aussi citer Local et Northlanders, mangez-en). New Yorkais pur jus, son amour de la ville transpire dans nombre de ses projets. Chaque scène de The New York Four se déroule dans un quartier, un lieu bien précis. Ces choix ne sont pas anodins et souvent justifiés par une petite note de l’auteur. Quand il prévient que quoi qu’on tente de vous vendre la nuit à Washington Square Park, c’est pas une bonne idée d’accepter, je me rappelle du mec en capuche à deux heures du matin qui m’a suivi en crachant « Good weed ! Good weed ! ». Ceux qui sont déjà venus ne cesseront de sourire, ceux qui qui ne sont pas encore venu en auront l’envie. C’est comme ça qu’on fait un bouquin qui se passe à New York, en traitant la ville comme un personnage, et pas comme une carte postale.

Le dessinateur Ryan Kelly est un véritable tueur. Chaque personnage est craquant et vrai à la fois. Les filles ressemblent à des vraies filles et sont habillées avec un constant souci du détail. Les décors ne sont pas en reste avec des arrières plans qui fourmillent, des immeubles reconnaissables aux maisons toutes uniques. C’est à la fois un crime et une bénédiction que Ryan Kelly refuse de travailler sur des séries dont il ne possède pas les droits.

Oh, et j’oubliais presque de vous dire que l’histoire est bien. Personne ne sauve le monde, mais ces tranches de vie de jeunes filles sont crédibles et touchantes. Pas simple avec deux auteurs masculins aux commandes. J’ai trimballé The New York Four dans mon sac un samedi, lisant quelques dizaines de pages entre chaque rendez-vous de mon aprem’, au fond du métro. Lu en une journée tellement c’était léger et bien. Maintenant j’attends le recueil de The New York Five prévu pour septembre. Je ne vous en reparlerai pas pour la simple et bonne raison que je sais que ça sera encore mieux.

D’ici là, à défaut de vous offrir ce graphic novel, offrez le à un de vos potes (parisien ou pas) qui n’arrête pas de couiner qu’il veut partir à New York. Si 180 pages plus loin il n’a pas fait sa valise, c’est qu’il bluffait.

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1117 – Comic Review 09

Quand on est dans un rythme métro/boulot/dodo, on a vite fait de se réveiller un matin et de réaliser le nombre de semaines dévorées sans que l’on s’en aperçoive. Et le soir on ne s’endort pas à réaliser toutes celles qui vont se faire bouffer aussi vite. C’est le moment où tu essaies de te projeter, où tes névroses se réveillent et où tu te souviens qu’au bout d’un moment, tu vas faire comme tout le monde : mourir.
A ce propos, j’ai suivi la sortie au compte-goutte des dix numéros de la maxi série Daytripper chez Vertigo l’année dernière. Les critiques étant dithyrambiques, j’ai commencé à télécharger l’intégrale pour voir ce que ça valait. Sauf que non. Les fichiers sur mon bureau, j’ai préféré commander le volume relié. Parce que je sentais que j’allais avoir envie de lire ça au calme, chez moi, sur papier.

Bràs De Oliva Domingos est un journaliste brésilien. Journaliste étant un bien grand mot, puisque le jeune homme est chargé de la rubrique nécrologique de la publication pour laquelle il travaille. Synthétiser une vie en deux lignes, rendre hommage en quelques mots, tel est son métier. En réalité il aimerait être écrivain, comme son père, dont l’œuvre est mondialement reconnue. Alors en attendant de dépasser son complexe d’Oedipe, il vivote, voyage avec son meilleur ami, rencontre la femme de sa vie, puis celle d’après. Ou pas. Puisque Bras est mort enfant, électrocuté. Il est aussi mort adulte, noyé lors d’un bain de minuit. A moins qu’il n’y soit passé en traversant sans regarder, ou pris dans le braquage d’une épicerie. Peu importe, puisque chaque jour où il aurait pu trépasser était un jour important. Parce que tous les jours sont importants.

 

Daytripper n’a que peu de sens pris numéro par numéro. Chaque épisode nous introduit Bràs a une époque de sa vie et nous raconte une petite histoire, qui se termine invariablement par la mort du personnage. Le récit remonte ou accélère le temps d’un chapitre à l’autre, sans suivre un ordre préétabli. Et chaque nouvelle pièce du puzzle permet d’entrevoir la vie du héros dans son intégralité, de l’enfance au troisième âge. Daytripper parle de la vie autant que la mort. Les frères Gabriel Bà et Fabio Moon, deux brésiliens, déclarent avoir voulu réaliser une œuvre sur les petits moments, ces temps qui semblent sans importance et sont pourtant déterminants. C’est une méditation sur la fragilité de la vie et une célébration des plaisirs simples. L’effet fonctionne à plein régime par processus d’accumulation. Chaque chapitre vient se fondre dans le précédent et gagne en impact, jusqu’à un final d’une absolue justesse.

Au niveau graphique, Daytripper est un bijou. Toutes les couvertures arrachent la rétine alors que les pages fourmillent de détails. Bà et Moon ont situé toute l’histoire en Amérique du Sud et le dessinateur redouble d’efforts pour ajouter de la texture aux décors. On est dépaysé et c’est l’occasion de retrouver une sensibilité BD plus internationale dans un comic publié aux Etats-Unis.

Je n’ai pas regretté d’avoir opté pour l’objet en dur. Chaque soir je lisais un chapitre, et un seul. Je pense que ça marchait bien comme ça, pour cet hymne à la vie à ses petits moments. Il ne me restait plus qu’à vous en parler avant de le prêter.

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920 – Comic Review 06

J’étais persuadé de vous avoir déjà parlé de It’s A Bird, un roman graphique Vertigo par Steven T Seagle et Teddy Kristiansen en 2004. Mais en fait non. Je crois que la raison principale était que le comic était pas du tout disponible en France et que ça aurait été plus frustrant qu’autre chose. Sauf que cette semaine, en trainant dans une librairie BD j’ai découvert que la traduction était enfin disponible, six ans plus tard. A l’époque j’avais acheté ça à cause du scénariste. Steven T Seagle avait bossé sur Superman pour une série de numéros que j’avais pas trouvés particulièrement bons. Débarque alors It’s A Bird (en référence à une des phrases cultes de Superman), BD autobiographique où l’auteur nous racontent comment il s’est vu proposer le job de scénariste d’Action Comics et pourquoi ce job en or était si difficile à appréhender. J’ai eu raison puisque ce bouquin est un des meilleurs comics que j’ai pu lire.

Steven T Seagle a touché le jackpot. DC Comics le courtise pour qu’il scénarise Action Comics, le plus vieux comic du monde, celui qui a vu naitre Superman et qui raconte ses aventures depuis soixante ans. Malheureusement Steven est circonspect. Il a du mal à voir ce qui rend Superman intéressant. Il peine à trouver des accroches, des idées suffisantes pour en tirer un script. L’éditeur décide d’accorde une faveur à Seagle, il lui donne quelques jours avant d’appeler quelqu’un d’autre. Le scénariste met ce temps à profit pour essayer de comprendre ce qui coince, il questionne le mythe de Superman, le masque Clark Kent et toutes les notions de superpouvoirs. Car Steven a un secret, son père est atteint de la maladie d’Huntington, qui paralyse les muscles avant de provoquer une démence au stade final. La maladie est génétique, Steven sait qu’il est peut-être condamné. Alors qu’il reste au chevet de son père sombrant dans la folie, le scénariste se demande, c’est quoi être Superman ?

J’ai une histoire compliquée avec la maladie en général, mais je ne pense pas que ce soit nécessaire pour appréhender It’s A Bird. Le récit est suffisament humain et sincère pour que l’on se sente sincèrement touché par cette histoire vraie et ces tiraillements d’adultes. Ou comment nos proches et notre travail influent sur notre façon de voir et d’être. A un niveau plus comics, le bouquin est intéressant car on reproche beaucoup à Superman d’être fade, inutile, trop figé dans une iconographie pour qu’on puisse en faire quoi que ce soit. A titre personnel je ne suis pas d’accord mais la question est posée et Steven Seagle essaie d’y répondre du mieux qu’il peut. Son run sur Action Comics ne sera pas resté dans les anales, mais il a essayé, et il s’est posé de vraies questions. Le comic est peint dans un style très doux, les dessins faisant beaucoup d’économies de traits. Le récit n’en est que plus touchant et on se laisse porter d’un bout à l’autre, une petite larme à la fin.

Si vous aimez les vraies tranches de vie, les comics, le processus de création ou Superman, foncez. Je sais que la traduction n’est pas donnée, mais à défaut ça peut vraiment faire un beau cadeau. Un indispensable couronné d’un Eisner Award pour ses dessins, It’s A Bird me hante encore six ans après.

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