1174 – Still Here

Je lui ai demandé si je pouvais dormir chez elle.

Je n’avais pas envie de me coucher seul ce soir encore. Et puis elle a un grand lit, à sa taille en fait. C’est peut-être la fille la plus grande avec qui j’ai (brièvement) été. La plus massive aussi. Pas loin de vingt ans de sport ont fait qu’elle peut manger autant de glaces qu’elle veut : elle sera toujours autant dessinée sous sa fine couche de gourmandise. Cette fille est solide, pourrait me broyer en deux entre ses jambes. Mes mains s’agrippaient à ses cuisses. Je serrais de toutes mes forces et ses muscles me répondaient en se contractant avec la même intensité. Action, réaction. Elle n’est pas juste là, elle est une présence.

Un jour on a disposé d’un cadavre sans me demander mon avis. Les cendres ont fini au fond d’une rivière. C’était une idée de merde. J’aurais voulu un cercueil, enterré quelque part. N’importe où. Je me serais même contenté de quatre planches vides. L’important c’est d’occuper l’espace. J’aime l’idée qu’un rectangle du volume d’une personne lui soit réservé quelque part. Tous les coffres à squelettes squattent un volume symbolique, qui n’est pas comblée par de terre ou des cailloux. C’est ça, nier la mort : j’occupe encore un espace donné, de la même taille que celui que j’occupais encore debout. Je suis toujours là.

Je n’ai jamais non plus compris le concept du chat, ou du petit chien, ou de l’animal de compagnie de taille réduite. A force de coloniser la planète et de nous enfermer dans des villes, on a nié toute cohabitation avec le moindre être de la même masse que nous. Les poissons sont des bactéries qui ont réussi, les pigeons de gros insectes, les chats sont des rats déguisés et bien nourris, ils sont tous de petits animaux. J’aime les gros chiens, ceux dont les muscles ondulent quand ils marchent, ceux qui effraient les passants. Parce que leur masse imposante nous rappelle que nous ne sommes pas seuls, que cette planète et cette vie n’est pas qu’à nous.

Le weekend dernier j’ai croisé une amie. On a discuté. Régulièrement elle venait écraser de ses doigts une épaule ou un bras de son interlocuteur. Tu es toujours là ? Oui. Je l’avais déjà vue faire l’année dernière, comme un réflexe. Ça change des handicapés du contact, pour qui l’effleurement accidentel constitue le summum de l’érotisme interdit. Alors que j’ai besoin de faire pression sur l’autre, comme pour me rassurer, pour vérifier, et pour ressentir une résistance inversement proportionnelle. J’ai envie de me saisir de hanches à pleines mains, j’ai envie d’écraser mon poing contre un visage, j’ai envie de mettre mes bras autour d’un corps sous une couette.

Elle m’a dit qu’elle bossait chez sa mère, qu’elle n’était que de passage. On se verra une prochaine fois. Peut-être que tu pourras me redemander à ce moment-là.

Okay.

J’ai éteint mon ordinateur et je suis allé me coucher dans mon lit, seul.

979 – Hey Mister DJ

Bonsoir,

Pourriez-vous, s’il vous plait, écouter votre musique un peu moins fort, (à partir de 22h00) car celle-ci nous empêche de dormir. Vous seriez bien aimable.

Merci beaucoup.

Voilà ce que j’ai trouvé manuscrit sur une feuille volante, scotché sur la porte de mon studio alors que je rentrais de chez une amie. Joie. Dans la liste de ce que j’apprécie moyen : le fait que ce soit anonyme (pour le courage et la communication), le fait que ce soit sur ma porte au lieu de dans ma boîte aux lettres (pour l’humiliation publique) et le fait que ce soit un poil méprisant dans le vocable (pour me motiver à faire un effort). C’est donc la première fois qu’on se plaint ouvertement de quoi que ce soit me concernant dans mon immeuble en presque trois ans. J’ai rien contre faire un effort, mais vu la manière dont ça a été demandé, mon premier réflexe serait plutôt de monter un peu plus le volume.

Faut savoir que j’ai dû vivre une enfance/adolescence sans trop de bruits. A Lyon la maison est super mal isolée et la guerre avec les voisin quasi permanente. Dès qu’on monte un peu trop la radio, y’a retour de son de la part de la TV d’en dessous. Dans le même ordre d’idées, interdit absolu de sauter. Quand j’étais môme pour pas vriller le tourne disque (ON NE SAUTE PAS PENDANT LE DISQUE) et adulte parce que parquet qui grince et gens un étage plus bas. Une fois ado, je pouvais crever pour avoir le droit d’écouter de la musique dans la salle de bain. On ne dérange pas l’ours pendant son café sous peine de gueulante. Bien des années plus tard, sur Paris, chez l’ex-femme de ma vie, on entendait les voisins ne serait-ce que parler entre eux. Quand je jouais à Guitar Hero, c’était donc proche de l’air guitar niveau débit sonore. D’où une certaine frustration globale et un lâchage depuis mon nouveau chez moi.

Bon, ces deux dernières semaines c’est pire. J’en conviens. J’en ai beaucoup parlé sur Twitter, pas du tout ici, mais j’ai acheté Kinect pour ma Xbox. Parce qu’en poussant mes meubles et en orientant la TV en diagonale j’ai pile la place devant ma kitchenette pour jouer à Dance Central. Et bordel ce que j’ai squatté le truc. Pendant dix jours j’ai fait d’une à deux heures tous les soirs après minuit, le volume bien à fond, en sautant, tapant dans les mains et tout ce que tu veux. Je m’en fous, mon appart est accoudé à un couloir et au-dessus d’un kebab. Bon, il s’avère qu’en fait ça doit s’entendre (peut-être au-dessus) d’une façon ou d’une autre. Mais merde j’ai mérité ! Si ça se trouve mon prochain appart je pourrai même pas ne serait-ce que rêver de sauter sans éclater mon plancher. Même si, dans le fond, je sais à quel point ça peut être lourd, un voisin qui abuse un peu sur le volume global de sa consommation sonore.

En vrai, j’ai fait un début d’effort. Pas parce que je culpabilise, pas parce que je veux rendre service. Pour ça y’aurait fallu un mot signé et poli discrètement mis dans ma boite aux lettres. Non, juste parce que je sais que je vis dans un immeuble de taré, où on pisse dans l’allée, on vole des colis et où ça hurle dans des langues bizarres au milieu de la nuit dans le couloir. Et que j’ai vu assez d’émissions de Julien Courbet pour savoir jusqu’où l’escalade entre voisins peut monter. Still, immeuble de merde.

(Oh et je vous défonce tous à Dance Central)