1178 – What We’re Gonna Do

J’aime bien boire des coups avec mes potes qui n’en veulent (ce qui incluse toute forme d’artiste qui a un minimum les crocs, qu’il soit écrivaillon, dessinateur ou chanteur lyrique). Parce que la plupart du temps, ils ont un plan. C’est-à-dire là ils sont sur LE gros coup qui va tout changer. Cette année j’arrête mes études et je me lance à plein temps ! Dans deux mois j’ai des nouvelles un agent et rien ne sera plus comme avant ! Le neveu de ma boulangère se tape la belle fille d’un super producteur TV, c’est du tout cuit ! La différence entre les qui n’en veulent et les qui n’aimeraient bien, c’est que les premiers ont toujours une nouvelle idée. Peu importe qu’elle soit foireuse, ce n’est pas le propos. Tout ce qui compte c’est de toujours avoir un plan de rechange.

Je le sais parce que je fais pareil.

Sauf qu’à une époque, une fois rentré chez moi, planqué entre mes quatre murs, je me moquais un peu. Après tout personne n’avait encore réussi, se contentait de dévorer des demi-victoires, misait sans cesse sur des plans de plus en plus foireux. Forcément, de mon côté, mes stratégies étaient en béton armé. Je le savais parce que c’était mes stratégies et que je le savais. En gros. Puis je me suis cassé la gueule, j’ai échafaudé d’autres plans, qui se sont aussi vautrés. Et ainsi de suite. C’est à peu près là que j’ai compris, que d’une part leurs plans étaient tout aussi bétons à leurs yeux que mes idées aux miens. Ensuite et surtout, j’ai fini par réaliser que l’important c’est d’avoir un plan, tout le reste n’est que secondaire.

J’ai déjà parlé de l’auto persuasion, du fait que tout ce qui pousse à avancer est bon à prendre. Le temps passé à espérer est du temps qu’on ne récupèrera pas. Ce n’est pas grave de se manger le mur si on sait déjà par quel autre chemin on va tenter de passer après. Parce qu’au milieu des plans foireux et des bouteilles lancées à la mer, on n’est pas à l’abri qu’un jour, ça fonctionne.

La preuve avec une amie qui a réussi à placer un bouquin la semaine dernière, plus de deux ans après son écriture. Mais aussi plus d’une cinquantaine de plans foireux après.

Je ricane un peu moins d’un coup. A la place je vais aller bosser sur mon plan Z. Vous devriez faire pareil.

1167 – Book Review 190

Mes amis sont bourrés d’humour. La preuve avec le colis que j’ai reçu par surprise il y a deux semaines. Un petit paquet Amazon bien épais, avec un livre dedans. Un livre papier hein, le genre lourd et joli. Cher Monsieur Queneau est sorti au printemps chez Denoël, une maison bien. Son titre fait référence à Raymond Queneau, auteur du siècle dernier (et ouais) mais aussi éditeur pendant plusieurs décennies chez Gallimard, une maison de qualité. Des années quarante à soixante-dix il recevait, triait et répondait aux manuscrits envoyés par les écrivaillants de tout poil. S’il ne conservait pas les romans, Raymond a gardé toutes les notes d’intention, ces lettres qui accompagnent et justifient le livre, la démarche de l’auteur, qui expliquent et racontent le pourquoi du qui et du comment. Cher Monsieur Queneau est un recueil de ces lettres. D’où le sous-titre : « dans l’antichambre des recalés de l’écriture ».

D’où l’humour de ma malandrine d’amie qui s’est offert une bonne tranche de lol pour le prix d’un bouquin. Notez que j’ai éclaté de rire aussi, à la poste. Fair play.

Par contre le bouquin démarre sur mal, par une préface d’une prétention totale et absolue méprisant ces pauvres gens du peuple qui ont eu l’audace d’espérer publication sans once de talent. Heureusement, c’est illisible (bien qu’écrit par un « grand » auteur, ce qui va permettre de relativiser le reste du livre, niveau mérite). Dominique Charnay s’occupe de l’introduction, et se permet d’être plus modéré et bienveillant dans ses propos vis-à-vis des lettres qui vont suivre. On nous y parle de Queneau et on explique la provenance des deux cent pages de notes d’intentions qui constituent le gros morceau du livre. Vont suivre des dizaines de missives, parfois très courtes et simples (un écrivaillant demandant des nouvelles de son envoi resté sans réponse), parfois très longues et pénibles (un autre résume et explique les mérites de son œuvre sur huit pages), parfois suppliantes (on se met à genoux, on mendie, on raconte ses malheurs) ou en colère (connard d’éditeur qui n’y connait rien !).

La collection est intéressante, mais le livre se prend les pieds dans sa démarche. A lire les avis des vrais gens vis à vis du recueil sur le net, on voit ce Cher Monsieur Queneau comme une compile de tartuferies dont on peut se moquer à gorge déployée. Quels pauvres types tous ces tocards sans talent qui se croient lettrés ! Ce serait un peu la version intellectuelle des tumblr moqueurs alimentés par les trolls du net (ce qui tendrait à prouver que les lumières sont des connards comme les autres). Mais à part la préface, le livre en lui-même ne semble pas vraiment orienté vers la moquerie. J’ose l’espérer, vu que si rire de gens mauvais (au sens moral) se défend un minimum, rire de gens mauvais (au sens qualitatif) est assez médiocre. D’autant que la grande majorité des lettres réunies ici sont courtoises et plutôt censées. Leur français daté leur donne même un charme qui manque à la plupart des productions littéraires actuelles.

Il faut dire que Queneau lui-même se contredit entre la pré et la postface. Dans l’introduction on le cite « L’écrivain reconnait l’écrivain, son jugement est infaillible et sans appel », sauf que plus tard dans la conclusion « Bien sûr qu’on passe à côté de chef d’œuvres ». Okay. Et on touche à ce qui me pose question dans ce recueil : je ne sais pas ce qu’il veut me dire. Est-ce la radiographie d’une époque littéraire ? Est-ce un hommage à ceux dont les rêves sont restés brisés ? Est-ce une moquerie ? La démarche n’est jamais clairement explicitée.

Dommage pour un sujet si riche.

La note d’intention est une peste nécessaire. Ecrire et se vendre sont deux qualités différentes, et rater une publication à cause d’une mauvaise note d’intention ne devrait jamais arriver. Mais dans le même temps les envois sont si nombreux qu’on ne peut se satisfaire d’un simple manuscrit pour attirer l’éditeur. On aimerait que le texte parle de lui-même, qu’à l’instar des CV anonymes on puisse proposer des manuscrits anonymes. Difficile pour autant de blâmer les éditeurs qui (espérons) font ce qu’ils peuvent. Moi-même je déteste mes notes d’intention, je les réécris une douzaine de fois et chaque version déclenche des réactions opposées, contradictoires, chez mes amis. L’enfer. Si ça se trouve elles se retrouveront dans un nouveau recueil quand je boufferai les pissenlits par la racine dans ma tombe d’écrivain raté.

D’ici là, on a Cher Monsieur Queneau pour voir comment on s’y prenait avant, piocher une ou deux idées, sympathiser, avoir envie lire le manuscrit vanté de ci de là. Au minimum j’aurais tiré du livre un bon éclat de rire, offert par une amie.

Il vaut mieux ça que pleurer quand on réalise que les auteurs du dit recueil n’ont jamais risqué la moindre plume à rédiger une dite note.

Cruelle ironie.

BUY STAGE !!!

C’est près de 25€ tout de même, mais ça s’achète là.

1144 – Schrodinger’s Wannabe

La vie d’adulte tente petit à petit de me faire dépasser ma phobie du téléphone. Chaque nouvelle fois que je DOIS appeler quelqu’un, le temps de chargement de mon courage diminue un peu plus. Mais dans la panique, je démarre toujours mes conversations par « Bonjour, c’est/je suis Matthias [Nom de ma boite] ». Ce qui a fait mourir de rire deux trois personnes au bout du fil. Puis je me suis souvenu du bouquin Jennifer Government, qui se déroule dans un futur où tout le monde possède le nom de son employeur en guise de nom de famille (d’où le titre, vu que Jennifer bosse pour le gouvernement). La logique corporatiste poussée jusqu’au bout. Bon, on vit encore dans un présent où les gens ne s’entre-tuent pas en fonction de la carte de fidélité qu’ils ont, donc il me reste un peu de marge. Quoi que, je préfère pas parler de ceux qui ont une carte Gaumont et pas UGC…

Dans le même ordre d’idées, sur Facebook, on connait depuis longtemps les gens qui ajoutent « Photographe » derrière leur nom de profil. Des fois qu’on sache pas quel est leur hobby préféré. Rapport au fait que si t’es VRAIMENT photographe les gens le savent sans que tu aies besoin de leur fourrer ta carte de visite sous le nez en permanence. Si je vous parle de ça c’est que Facebook commence à me conseiller des amis d’amis qui affichent « Auteur » ou « Ecrivain » derrière leur nom. Sans déconner les gars. Je me demande s’ils ont remarqué que les mecs qui ont sorti des bouquins, pondu des disques, figuré dans des films ou développé des photos, pour de vrai, ne s’affichent pas comme ça. Parce qu’ils savent ce qu’ils sont et gardent pour eux ce qu’ils espèrent être. Ce qui est en fait le fond du problème. Ceux qui affirment leurs ambitions jusque dans leur profil Facebook font de l’auto-persuasion plus qu’autre chose.

C’est le discours performatif : je dis donc je suis.

Je me souviens de quelques soirées avec des potes où, vu que j’étais timide, on me présentait aux nouveaux gens. C’est Matthias, il est écrivain/écrit des livres. J’en devenais rouge, je bafouillais et regardait mes chaussures. J’écris des trucs, je fais des photocopies et je dépense plein de thunes en timbres, c’est tout. Puis j’écris pas des livres, j’écris des tapuscrits, je… je… Fuck. Il existe deux façons de voir. On peut être artiste dès qu’on commence à jouer la première note, ou quand on parvient au stade que la moyenne de la population considère légitime. Généralement l’exploitation financière et encadrée par une structure représentant l’autorité (par opposition à l’auto édition par exemple). Chacun décide de quand il décrète qu’il est photographe/acteur/musicien etc… Le problème est que si le reste du monde n’est pas d’accord, ça pique l’égo. Ça pousse à se légitimer comme on peut.

Y compris sur Facebook.

Et là je me demande pourquoi on ne voit pas passer des suffixes 2.0 à base de « Cadre sup’ », « PDG », « Chef de franchise », « Manager ». C’est vrai quoi, tous mes contacts stagiaires qui n’affichent pas leurs prétentions professionnelles, ils foutent quoi ? A croire que les kineuveulent en manque de reconnaissance ne peuvent être qu’artistes. Ça aurait fait un bon sujet du bac philo. La reconnaissance n’est elle qu’artistique ?

Jusqu’à mi-novembre je suis Matthias Nomdemaboite au téléphone pendant les heures de bureau. Le reste du temps je suis écrivaillant, écrivaillon, écrivain pas réussi, ce que vous voulez mais dans l’entre deux.

Je n’ai ni réussi, ni abandonné. Je suis le wannabe de Schrödinger.

Un statut beaucoup trop instable pour servir de deuxième nom de famille Facebook ou de présentation téléphonique. Et au fond, on s’en fout. Tant que je sais qui je suis. Plus ou moins.