Quand je pense que j’ai des potes qui lisent régulièrement des scripts. Pour le plaisir. Y’a rien de plus hostile qu’un script. De la police de caractère utilisée jusqu’au mode d’écriture, en passant par la mise en page, ça fait pas rêver. On n’est pas dans la prose. Toute lecture de script implique une grande part de visualisation. Il faut tenter d’imaginer le résultat ou en tout cas ce qui peut en être tiré. Mais cela reste un moyen privilégié d’apprendre la construction narrative, les dialogues et plein d’autres trucs de scénario. Certain sites se font une spécialité de dénicher des scripts et de les mettre à la disposition des internautes tandis que d’autres critiquent régulièrement des textes en pré production. C’est le cas par exemple de Latino Review ou Ain’t It Cool. Car souvent les premières versions sont très inférieures au produit fini, ou, plus rare, très supérieures (paraitrait que le script original de Last Action Hero est incroyable d’awesome).

Brian K Vaughan a très vite vendu les droits de Y : The Last Man. Bien avant la conclusion du comic en tout cas. C’est le réalisateur DJ Caruso qui s’est intéressé au comic, avec la ferme intention d’en faire son prochain blockbuster. Dans le rôle de Yorick, Shia LaBeouf, un choix qui aura divisé les fans de la série (perso, je suis pour). Le tandem a déjà produit le plus qu’honnête Paranoïak et le presque classe Eagle Eye. Ca aurait pu être nettement pire. La première version du script de l’adaptation ciné de Y : The Last Man aura été confiée à Brian K Vaughan lui-même. Un geste suffisamment rare et intelligent pour être signalé. Vaughan réalisera deux drafts d’un premier script en 2007. Mais le projet reste au point mort pour des problèmes de planning (du réalisateur surtout, sans parler de Shia qui ne sait jamais s’il est chaud ou pas pour le rôle, avec son propre agenda de merde). Sans parler du fait que tout ce beau monde hésite, trilogie ou pas ?

La semaine dernière émergeais sur internet la version 1.2 du script de Vaughan. Le studio a eu beau défoncer le site qui avait osé sortir le PDF, c’était trop tard. Le fichier s’est assez baladé de sites miroirs en dropboxs pour permettre une diffusion. J’avoue ne pas avoir résisté. Dès que j’ai mis la main dessus, je l’ai lu d’une traite, au prix d’une nuit de sommeil. Et le résultat est bien étrange, pour quiconque est fan de la série. Cette version est bâtarde, capable de fonctionner comme amorce de trilogie tout comme un film qui se tient seul. Des personnages disparaissent, les personnages n’ont pas le temps d’évoluer, des situations sont remaniées. Tout ça pour faire tenir soixante numéros en moins de deux heures. Une explication définitive est donnée à la peste qui a tué tous les hommes tout comme les raisons de la survie de Yorick sont éclaircies avant l’épilogue. Alors oui c’est bien construit, la plupart des choix sont cohérents dans l’optique de faire un film complet. Mais tout ce que script prouve, c’est qu’une trilogie est nécessaire.

Si le truc était filmé en l’état, et que j’allais le voir au ciné sans aucune connaissance du comic, j’aurais trouvé ça vraiment sympa mais sans plus. Pas ouf quoi. Mais très correct. Or Y : The Last Man, c’est ouf, c’est dense, c’est long, c’est tout ce qui n’est pas dans la trame principale, c’est tout les à côtés. Souvent depuis la fin de la série je me suis amusé à découper en trois l’intrigue, à écrire mon script tout seul dans mon coin. Et ça peut le faire. Y’a moyen de créer une tuerie. Mais il faut y aller franchement, pas tout régler en un film avec une vague fin ouverte. Parce qu’il n’y a rien de pire qu’un film qui a le cul entre deux chaises, à mi chemin entre le stand alone et l’amorce de saga. Évidemment ce draft a à présent trois ans, moult réécritures ont pu être réalisées entre temps. Je ne peux qu’espérer dans le bon sens. Parce que si je ne me suis pas emmerdé une minute sur les 120 pages de ce script, je sais qu’il y a moyen de faire beaucoup beaucoup mieux à la fois en contentant les fans hardcore dont je fais partie et à la fois en en mettant plein la gueule des béotiens.
Maintenant il faudrait que j’évite de prendre l’habitude de lire des scripts comme ça. Parce que c’est pas comme si je manquais pas déjà de temps. Mais les rouages du cinéma, tout comme ceux de la plupart des industries culturelles, me fascinent, et chaque pièce narrative lue est riche en enseignement. Seulement si je continue à me pieuter à cinq heure et demi du matin à m’user les yeux sur des PDF pirates, ça va mal finir.
Demain, on parlera encore script, adaptation, auteur, mais d’un film déjà sorti.






