Agency

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J’ai pris l’habitude de toujours avoir un plan de secours. Pour chaque projet, qu’il soit personnel, artistique, professionnel, l’important c’est d’avoir un plan B. Peu importe qu’une perspective ou qu’un espoir se casse la gueule, tant qu’on a prévu le coup, tant que l’on sait quel est le prochain mouvement. Cette façon de fonctionner m’a porté pendant des années, de galères multiples en réussites plus éparses. Je pense souvent que sans cet instinct de survie mêlé à une infinie poursuite en avant, j’aurais explosé en vol il y a bien longtemps. J’en ai d’ailleurs régulièrement des avants goûts. Chaque fois que je me retrouve sans plan de secours, chaque fois qu’une opportunité s’effondre sans rien derrière. Quand il faut tout repenser, c’est là que je m’effondre, au moins temporairement.

Une agence artistique, un agent artistique, ce sont par définition (et étymologie) des structures et des personnes qui agissent. Ils agissent à notre place, soit parce qu’ils sont en position de le faire quand nous ne le pouvons pas, soit parce qu’ils peuvent le faire mieux quand nous ne pouvons que le faire moins bien. Dans le meilleur des cas c’est une extension de soi, un outil tantôt puissant tantôt précis. En tout cas c’est le but. C’est pour cela qu’on signe, qu’on délègue, qu’on se lie. Parce qu’avoir une agence, c’est perdre la sienne. Il n’existe pas de traduction littérale du concept anglo-saxon d’ « agency ». L’agency c’est la capacité à agir. C’est le fait de pouvoir, d’une façon ou d’une autre, quelle qu’elle soit, influer sur le monde. Notre agent nous dérobe cette agency.

J’avais une demi-douzaine de plans en cours. J’avais cette note d’intention pour cet éditeur de rêve. J’avais ce lecteur infiltré dans une belle maison. J’avais ce lecteur qui d’ici quelques mois pourrait m’avoir une entrevue avec cette autre belle maison. J’avais ces personnes à relancer, contacter, convaincre. J’étais détenteur d’autant de plans de secours que de lettres dans l’alphabet. Ce serait peut-être long, difficile et le plus souvent infructueux, mais je savais où j’allais. Avoir un agent c’est ne plus avoir d’agency sur les démarches. Il est le mandataire exclusif. Il frappe plus fort là où je ne savais où frapper, et il frappe tout court là où je ne savais pas que c’était possible. Extension de ma propre agency, je gagne en puissance ce que je perds en contrôle.

Et quand on a eu le contrôle pendant des années, même le plus souvent en vain, c’est une terreur de que le perdre. Surtout dans l’entre deux, durant l’attente, les longues semaines où rien ne vient prouver qu’il s’agisse de la bonne décision. Une période qui j’espère me semblera grotesque, puérile et loin derrière moi. A une victoire près de me réjouir de mes tracas.

Mais j’ai besoin de retrouver ma propre agency, j’ai besoin d’agir. Et si je ne peux pour le moment plus influer sur ce qu’il advient de ma production, je peux produire plus. On revient toujours au stoïcisme : lâcher prise sur ce sur quoi on ne peut rien, agir sur ce que l’on peut influencer. Peut-être que c’est pour ça que, pour la première fois de cette année, j’ai rouvert Word, et recommencé à écrire.

En voilà un bien beau nouveau plan B.

La semaine prochaine

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La semaine dernière, un ami m’a dit qu’il était sans cesse impressionné par ma capacité à ne pas lâcher prise, à persévérer. On parlait de ce que j’écris, de ce j’envoie aux éditeurs, depuis des années. Je pense qu’il était sincère, mais la remarque était à double tranchant. Il aurait pu dire la même chose à un fou qui s’entête, à quelqu’un qui a perdu prise avec le réel et continue à courir dans la mauvaise direction. A quel moment la persévérance devient de l’obstination ? Je n’étais plus sûr alors j’ai fait ce qu’il convient de faire, j’ai répondu merci et j’ai souri.

Aujourd’hui j’ai moins de doutes. Plein de choses ont eu le temps de basculer en une semaine. D’abord une maison qui m’est chère, qui après des semaines de tractations interne sur vers quel directeur de collection m’envoyer, vient enfin de me faire rentrer en lecture auprès de la personne qui peut dire oui. Ensuite, une éditrice que j’admire, œuvrant dans une maison prestigieuse, m’a appelé pour me dire que le texte était brillant. Il faut l’envoyer au comité de lecture, cinq personnes plus une à convaincre. Puis il y a ces autres pistes en cours, ces frémissements. Il y a quelque chose avec ton texte, laisse-moi le finir je te dirai.

Sur le moment c’est les larmes qui montent. Le premier soulagement de savoir que le progrès est réel, que la direction dans laquelle je pousse depuis des années est la bonne. Le texte est bon, le texte est intéressant, le projet mérite d’exister. Après coup c’est se souvenir que dans un processus binaire de signé/pas signé, tout ce n’est pas signé n’est rien.

Ce weekend c’est l’attente, c’est le stress et l’angoisse. A chaque fois ceux qui ont aimé m’ont dit que les chances étaient minces. Car ce n’est pas facile de trouver quelqu’un de sensible au texte, qui comprend. Et maintenant il faut que plusieurs personnes de suite, celles qui tamponnent oui ou non, soient d’accord. C’est viser une cible et ne pas avoir le droit à l’erreur, rentrer chaque coup en plein milieu. Sauf que j’ai déjà tiré, le texte est déjà sur leur bureau. J’attends, j’essaie de dormir, je vois le titre avec une couverture d’une couleur, la couverture d’une autre couleur. Mes potes me disent « et s’ils te disent tous les deux oui tu fais quoi ? ». Moi je ne pense qu’à « et s’ils disent tous les deux non, tu fais quoi ? ».

Même si au fond je sais. Comme on me l’a dit la semaine dernière, je persévérerai.
Chaque texte pousse un peu plus loin, ouvre quelques portes de plus. Celle qui me trouvait intéressant il y a deux ans me trouve digne de publication maintenant. Le plan fonctionne, le travail fonctionne. Jusqu’où ? Je le saurai la semaine prochaine. Je le saurai dans deux soirées avec des potes, quelques verres, plusieurs heures sur la console, quelques nuits à tourner au fond du lit, une séance de natation, tout ce que je peux mettre entre moi et mes angoisses.

Cet article, déjà, une petite demi-heure de gagnée.
Persévérons.

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En 2013 j’ai passé une semaine à Amsterdam avec l’Ex. Nous logions dans un sublime duplex en haut d’un immeuble sur les quais. Rien d’autre à faire qu’à courir les musées, manger des trucs bons, prendre des photos et se blottir sous la couette. C’était nos dernières vraies bonnes vacances, lorsqu’on pensait que ce serait une dernière respiration avant le reste de notre vie à deux, l’appart, le môme, la suite.

Je n’avais jamais remis les pieds ici en plus de trois ans. Je plaisantais sur le fait que la ville était à présent maudite, terre brûlée. Je ne pouvais pas y aller seul sans me laisser aller à la mélancolie, et je ne pouvais pas y amener quelqu’un d’autre. Ce point de la carte était passé dans les pertes et profits.

En pourtant m’y revoilà, dans l’appart de mon frère, à attendre que la tisane termine d’infuser. Je suis venu pour affaires, comme on dit, Thalys tous frais payés pour me rencontrer. J’ai serré des mains, j’ai déroulé ma vie une fois, deux fois, six fois en tout. Une journée à parler anglais, articuler, chercher le bon prétérit, avec le sourire. Encore quelques minutes et l’infusion sera prête, je pourrai me rouler dans mon sac de couchage devant un dessin animé.

Demain c’est ma journée aux frais de la princesse, déplacé, logé, blanchis. Je n’ai rien de spécial à faire. J’ai déjà bouclé le sujet musée la dernière fois, j’ai fait le tour des boutiques de fringues, des attrapes-touristes (avec du fromage), des ruelles hautement instagrammables, jusqu’au space cake « tu sens quelque chose toi ? ». Sois je me perds plus profond soit je retrace mes pas. Dans tous les cas j’ai besoin de prendre la mesure du lieu, à nouveau. Ce sera un samedi étrange, et dimanche il faudra rentrer.

Je n’ai aucune idée de ce que je pense de cette ville et de ce qu’elle est censée représenter, entre les vacances d’avant, la nouvelle maison de mon frère, mes rendez-vous d’aujourd’hui et tout ce que je ne sais pas encore. Mais pour l’instant j’y suis et je vais m’y coucher.