Le temps qu’il faut

Je savais que c’était bien. Parce que je garde l’œil ouvert, que je lis les critiques, que je vois passer le titre sans cesse. March comes in like a lion, c’est top, je le savais. Mais ce manga, cet anime, c’est comme tout le reste des trucs dont je sais qu’ils sont bon : je n’ai pas le temps, je n’ai pas l’énergie. Alors je me dis qu’un jour je me pencherai dessus, et je regarde l’œuvre vivre sa vie du coin de l’œil. Je la recroise comme on voit une connaissance à qui on promet de prendre un verre à l’occasion. Et, en vrai, je suis aussi occupé à regarder ou lire ou jouer d’autres trucs dont je sais qu’ils sont bon. La liste est interminable, c’est comme ça, et très bien comme ça. Il n’empêche.

Il y a deux mois j’avais l’opportunité de faire un effort, j’ai pris du temps un midi et j’ai regardé deux épisodes de l’adaptation animée. C’est l’histoire d’un ado professionnel de Shogi, qui vit seul et qui vit mal, jusqu’à ce qu’ils rencontrent trois sœurs avec qui ils se noue d’amitié, et chez qui il vient dîner, de plus en plus souvent. Le style est particulier, marqué par une sensibilité un peu à part du reste de la production japonaise. C’est bien, je le regarde et je le sais que c’est bien. Mais je n’ai pas le cœur à continuer, je suis ne suis pas assez happé par l’introduction. Je me promets de continuer à l’occasion, quand j’aurai le temps, quand j’aurai l’énergie. Vœux pieux.

Puis il y a un mois je me retrouve coincé pour douze heures dans un avion. Et j’ai déjà vu la plupart des films proposés, des blockbusters jusqu’aux comédies françaises les plus sombres. Mais dans la section Films du Monde il y a le second film tiré de March comes in like a lion. Je n’ai pas vu le premier, mais je crois connaître à peu près les personnages, donc je lance le film. L’intrigue est plus avancée mais j’arrive à suivre, la photo est belle, tout ceci dit des choses intéressantes et, surtout, les différents arcs atteignent une certaine finalité. Je me demande si l’anime en est arrivé jusque-là, il faudrait que je m’y penche à nouveau. Quelques jours plus tard au konbini je vois le dernier tome du manga mis en évidence. C’est vrai que la série continue, qu’elle est assez populaire pour être distribuée en supérette. Je sais que c’est bien. Il faudrait que je creuse.

Cette semaine je passe à la FNAC, je dois acheter un mauvais jeu pour la Play. Je passe au rayon mangas, le dernier volume traduit de March comes in like a lion est posé sur l’étagère du rayon adultes. Je feuillette quelques pages. Le livre est pas cher, prix spécial premier tome. Je me dis que je le prends et qu’on verra comment ça se passe. Passage en caisse. Je le lis dans le métro retour, c’est vraiment très très bien. Les dessins sont doux, ça fourmille de détails, de scénettes en arrière-plan. Surtout, c’est fort, ça esquisse des choses, des choses que je sais déjà, d’autres à côté desquelles j’étais passé. Une fois le tome terminé je sais déjà à qui je vais le prêter, je sais aussi que je vais acheter les suivants. Et il y a des chances que je prenne le temps de regarder l’anime, de regarder le premier film. J’ai envie de tout savoir, de tout lire, de tout regarder.

J’ai envie de me plonger à corps perdu dans cette série.

Et c’est pas faute de ne pas savoir que c’était bien. Ça fait des années que je le sais, ça fait des années que je la vois, encore et encore. Et je sais aussi que ça le fait à plein d’autres gens, sur cette série parce qu’elle est difficile d’accès, parce qu’il est complexe d’expliquer et transmettre pourquoi c’est bien, mais aussi sur plein d’autres. D’ailleurs je ne suis pas en train d’essayer de vous convaincre. J’essaie juste de dire que les choses prennent parfois du temps, qu’il suffit de ne pas rayer la possibilité, de se dire qu’un jour, on s’y mettra. Même à ce moment, ça prend plusieurs entailles, plusieurs portes d’entrées. Mais si ça doit se faire, et bien cela arrive. Cela prend le temps que cela prend. Et en ce qui me concerne, en ce qui concerne March comes in like a lion, je suis vraiment content qu’on y soit parvenu.

I’ll take you to the Sun Shop

J’ai trente ans passés et toujours un peu le stress d’aller dans un sexshop que je connais pas.

J’avais identifié le Sunshop II au détour d’un vieil article sur un vieux blog de bondage. L’info datait de 2014 mais promis, à l’époque en tout cas, cette échoppe planquée dans un recoin de Akihabara valait le détour pour qui s’intéresse un minimum au SM. Impossible de retrouver avec certitude la boutique sur Google Maps, j’avais juste pu noter manuellement l’adresse, à quelques rues de l’artère principale du quartier, et grossièrement mémorisé la photo streetview de la façade supposée. Quelques semaines plus tard, perdu entre deux étages du supermarché turbo débile Don Quichotte du coin, j’annonçais lâche prise sur cette histoire de sex shop, que ce n’est pas grave, je n’en mourrais pas de ne pas y aller, et autres rationalisations fallacieuses (pléonasme).

On m’a pris par le col puis secoué un peu, tu as un adulte, tu n’es pas loin du truc, tu as envie d’aller voir, go for it sinon tu va regretter. Ouin, pensais-je, avant de concéder que, oui bon okay, on pouvait aller voir, après tout ce n’était pas si loin. Mais si on ne trouve pas, vraiment, c’est pas grave du tout. Limite si on cherche pas c’est pas gênant non plus, ah ah (rire nerveux).

Or donc le nom de la boutique est indiqué sur la devanture de l’immeuble, exactement à l’adresse que j’avais piqué sur ce vieux WordPress douteux. Impossible de nier l’évidence ni de faire marche arrière. Une seconde pancarte explique comment accéder au Sunshop : il faut d’abord traverser le magasin de DVD du rez-de-chaussée jusqu’au fond, où attend un petit ascenseur privatif coincé entre deux rayonnages de blu rays. Puis, une fois à l’intérieur, appuyer sur la touche troisième étage, ce qui conduit directement à l’intérieur du sex-shop. En effet, les portes s’ouvrent dans la boutique sans fenêtre, comme si nous nous étions téléportés dans une instance hors du monde, sans prises avec la rue, sans escaliers, sans vue sur l’extérieur. De l’ascenseur nous étions dans le Sunshop.

Comme beaucoup de boutiques spécialisées, celle-ci était plus jolie, plus propre et mieux agencée que la majorité des sexshops classiques. Des DVD jusqu’à la partie librairie, tout est bien rangé sous blister, jaquettes et couvertures bien en évidence sans fausse pudibonderie et avec un certain goût de l’ordre et de la mise en scène. Les accessoires sont rangés sur une étagère striée de barreaux en métal, de sortie qu’il faille y pénétrer d’une main tendue pour extirper les objets que l’on souhaite observer de plus près. Enfin, dans l’entrée et au-dessus du comptoir sont exposés des mannequins, chacun attaché par un motif de cordages différent, et signé au marqueur par l’artiste ayant conçu le bondage. Quelques recherches et un peu d’anglais maladroit avec le vendeur plus tard et je faisais l’acquisition d’un beau livre. Je n’étais pas venu pour rien.

Avant de partir, j’ai demandé à l’employé si je pouvais prendre les mannequins en photo. Aucun problème m’a-t-il répondu. J’ai pris quelques clichés avec mon téléphone, avant de pénétrer à nouveau dans la cage de métal qui me redisposait à l’air libre. Tu vois c’était pas si difficile. J’avoue.

Une fois de retour à l’hôtel, au moment de trier les photos de la journée, je remarquais l’absence de tous les clichés pris dans le Sunshop. Je voulais faire une story Instagram, partager l’expérience sur Twitter, mais rien. J’utilise une application tierce un peu capricieuse, mais qui prend le plus souvent les photos en double format RAW, au cas où, pour éviter tout crash et désagrément. Mais ce jour-là, rien n’y a fait. Si j’étais parti seul, si j’étais dans un film, ce serait le moment où une légère musique anxiogène gonflerait en arrière-plan. Ai-je rêvé cette demi-heure dans le Sunshop ? est-ce que si j’y retourne je trouverais porte close, ou pire, un troisième étage vidé, remplacé par un petit bureau sans intérêt ? Si j’étais dans un film je saisirais le livre que j’ai acheté là-bas, preuve de l’existence de la boutique existant entre les mondes.

Mais je ne suis pas dans un film, je suis dans internet, et cette escapade a eu lieu, alors je vous l’ai partagée. Car c’est ça, internet. La morale de cette histoire c’est d’aller au bout de ses kinks et de dépasser ses appréhensions voilà. Also pensez à vérifier que vos photos sont bien enregistrées avant de quitter un lieu insolite car sans cela comment ne pas perdre pied ?

Au moins maintenant vous le savez, le Sunshop existe. Et si vous ne trouvez pas, on aura qu’à y aller ensemble.

Je lis mes livres sans les ouvrir

La semaine dernière j’ai regardé la bande annonce d’Annihilation, le prochain film de Alex Garland. C’était chouette. Je me suis dit que je profiterais bien du temps qu’il nous reste avant la sortie pour lire le livre dont il est tiré. Quelques minutes plus tard je me calais une petite commande premium pour un exemplaire broché du roman de Jeff VanderMeer. Le lendemain j’étais ravi de tripoter l’objet livre, caresser le lettrage gaufré en couverture, jouer des reflets du verni sélectif pour faire un joli Instagram ou simplement sniffer l’intérieur la tranche une fois écartelée. Deux cent pages, un petit bonbon, et j’escomptais bien me faire plaisir en le lisant. Problème, le bouquin est imprimé au format anglo-saxon, un peu plus large que chez nous, et ne rentre pas dans mes poches.

Je rationalisais en me disant que je trouverais bien un trajet en métro suffisamment long pour justifier de me coltiner le bouquin avec moi, ou que je partirais en vadrouille avec un sac. Mais dans les faits, mes trajets étaient courts et je ne me voyais pas partir avec ma sacoche pour aller à cette crémaillère tout ça pour pouvoir me trimbaler un livre (que j’aurais pu laisser là-bas sur un coin de meuble certes). C’est donc un peu la mort dans l’âme que je me suis résolu à pirater le texte dont j’avais fait l’acquisition physique. Quelques clics plus loin je trouvais un exemplaire au format adapté à ma liseuse Amazon, et me voilà paré. Mon Kindle rentrant lui dans la poche arrière de mon jean, je parti à ma soirée avec ma copie numérique illégitime, que j’entamais dans le métro, sur le moment persuadé que je n’aurais qu’à reprendre en papier là où je m’étais arrêté en ebook.

Quelques jours plus tard, je suis à la moitié du roman et je n’ai pas touché au livre, toujours jeté au pied du lit avec les autres. Je dois me rendre à l’évidence : je le lirai intégralement sur ma liseuse. J’ai donc acheté l’objet pour rien. Terrible gâchis d’empreinte carbone, de l’impression du texte jusqu’à son transport jusqu’à chez moi. D’autant que j’aurais pu le prévoir, j’aurais pu procéder comme j’en avais pris l’habitude, j’aurais pu acheter directement la version numérique et m’économiser l’objet (et non pas prendre les deux car je n’ai pas besoin des deux en vrai). Mais non, il me fallait l’objet, il me fallait le posséder, je voulais le manipuler physiquement. Je ne vais pas le lire, mais je vais le ranger, le consigner avec les autres dans ma prochaine étagère Billy, petit musée d’un large échantillon de mes lectures passées. Mes habitudes de possession ne sont pas cohérentes avec mes habitudes d’usage, et plutôt que d’être mature et de renoncer à l’une au profit d’une autre, je fais les deux. C’est absurde.

Ou plutôt, bientôt dix ans après, je ne suis toujours pas dépêtré de mon sujet d’études universitaires : le besoin de memento physique pour compenser la numérisation culturelle. Chaque fois que je pense en être sorti, je replonge, au profit d’une édition collector de jeux vidéo, d’une figurine de dessin animé ou d’une belle édition reliée d’un roman que je finirai par lire sur mon téléphone entre deux stations de métro. Je continue à entasser des trucs dont je n’ai pas besoin. Je n’ai toujours pas le comportement le plus rationnel, je n’ai pas la bonne réponse alors, à défaut, je fais comme je peux.