U Got Mail

Facebook a mis à disposition de ses utilisateurs une application pour programmer des messages de bonne année, de façon à ce qu’ils soient envoyés le premier janvier, à minuit pile. Ce peut-être dans le but de limiter l’habituelle demi-heure de malaise en soirée où tout le monde va rédiger et envoyer ses petits textos. On gagne en praticité ce qu’on perd (encore) en spontanéité. A titre personnel j’ai préféré adopter cette année une autre stratégie : j’envoie des messages de plus ou moins bonne année depuis quelques jours.

1fMbAqxDOncABJKv7XIgI8tJOr2

Pour être plus précis, je fais un espèce de mélange entre bilan 2012 et remerciements vis-à-vis de certaines personnes. J’ai par exemple remercié très fort mes hôtes lors de mon récent voyage. Tout comme j’ai envoyé un mail sur toutes les adresses connues de cette ex avec qui je n’échange que quelques lignes à l’année. J’ai aussi remonté mon historique de textos, pour essayer de voir qui a compté ces derniers mois, à qui j’ai quelque chose d’un peu spécial à dire. L’avantage de cette période de l’année étant que, comme tout le monde est nostalgique, empli de regrets et/ou ivre, on peut beaucoup plus facilement se laisser aller à écrire ou lire des trucs sentimentaux. C’est le moment d’être un peu mièvre, un peu ridicule, ça passera sans problème.

Le reste de l’année on peut toujours twitter la nuit, ou avoue des choses sous le couvert de l’ironie. Pour les plus retros il reste, comme ici, le blog perso, où on pourra tenter d’extraire tous les trucs qui nous retournent dans le dedans, en espérant que quelqu’un, quelque part, se dira (nous dira) « ah ah c’est trop vrai ». A défaut d’autre chose, c’est déjà pas mal. Dans le pire des cas on pourra se risquer à la missive en mode cœur ouvert. Mais c’est plus compliqué à aborder.

Alors que là, l’entre-fêtes, où tout le monde est nostaligico-mélancolique, ascendant bouffi de regrets, c’est le meilleur moment de l’année. Pour nous parce que les mots s’écrivent tout seuls, pour les gens parce qu’ils sont à peu près réceptifs. Autant en profiter pour dire pardon, dire merci, dire à très vite. On peut se souhaiter une bonne année tout en faisant le bilan de la précédente, et en se souvenant qui en a fait partie.

Je pense passer une partie de mon après-midi à écrire et envoyer des emails, sans rien programmer. Parce que pourquoi attendre, et parce que rien n’empêche de commencer à discuter là tout de suite, et de souhaiter un bon 2013 dans quelques heures.

On se retrouve de l’autre côté.

Toxic

Je réalise avoir eu une certaine forme de chance en ne déménageant jamais. Comme ça j’ai pu cumuler une enfance et une adolescence entière d’artefacts dans la même maison, voire la même pièce. Régulièrement je creuse dans mes armoires, vide mes archives à même le sol et remonte le temps.

2080139058_e6e279b914_o

Cette semaine j’ai retrouvé l’intégralité de ce que j’avais dessiné pendant la moitié du lycée et une partie de la fac. Au dernier décompte j’avais quelque chose de l’ordre de 400 strips et 50 pages de bande dessinée. Rien que pour les strips il s’agissait de trois séries, dont une en version originale et entièrement redessinée des années après. Des centaines d’histoires que j’ai d’abord partagées en classe, puis sur internet, à l’époque où l’on n’avait pas encore les blogs BD. D’ailleurs je ne peux pas m’empêcher de penser que si j’avais eu le courage de monter un fameux blog BD avec tout ça, et de tenir bon le temps d’atteindre un niveau décent, je ne serai pas là où j’en suis aujourd’hui. En tout cas je ne serais pas le type qui rédige ces lignes, c’est certain.

Le reste de ma garçonnière est tout aussi réconfortant et anxiogène à la fois. Temple dédié à la nostalgie de ma propre personne, j’ai peur de me perdre et de m’intoxiquer aux souvenirs et autres regrets si j’y passe trop de temps. Ne serait-ce que parce que des bribes du passé me reviennent à l’esprit. Je me rappelle de soirée avec les camarades de classe, de ce qui me tenait à cœur à l’époque, de ce qui définissais mon quotidien et de ce qui me poussait à me lever le matin. Les amours adolescents contrariés aussi. La curiosité prenant le pas sur le bon sens, je me laisse parfois aller à faire des efforts de mémoire, à tenter de remonter à la surface autant de souvenirs que possible. Caresser du bout des neurones tous ces trésors enfouis auxquels je suis incapable d’accéder ailleurs.

Car ma capacité de rétention mémorielle est médiocre, au mieux. Je terrifie toujours mes (petites) ami(e)s lorsque je suis incapable de me rappeler de tel ou tel point de détail pourtant crucial. Je me hais car, à propos de certains sujets, de certaines époques, j’ai l’impression d’être affecté par un Alzheimer précoce. Je patine dans le vide à la recherche d’une précision qui ne reviendra peut-être pas. Et ça me terrifie à peu près autant que cela me provoque des montées de honte.

C’est sans doute pour ça que je me laisse dériver dans ma chambre d’enfants, que je prends le risque de me pourrir le crâne à coup de nostalgie mal placée ou de regrets mal digérés. Tout ça pour sauver quelques souvenirs avant qu’ils disparaissent pour de bon. Et même si ça fait mal, je me console en me disant que hey, j’ai retrouvé un truc, je me rappelle d’un truc.

Je ne sais pas si cela serait vraiment possible si j’avais eu plusieurs chambres, dans plusieurs maisons, et que je pouvais plus y accéder et m’y enfermer. Quelque part j’espère ne jamais avoir à le découvrir.

Luxury

Il me fallait un ultime cadeau de Noël. D’où le fait que je me retrouve à errer à la FNAC Bellecour de Lyon un 24 décembre à 18h. En plus de ce qu’il me fallait, j’ai pris quelque chose d’imprévu : une bande dessinée franco-belge classique, format 24×32, 46 pages, 15 euros. Il s’agissait d’une anomalie. Je n’achète pas de BD franco-belge. La dernière fois c’était il y a pile un an, pour le Noel 2011, où j’avais demandé (et obtenu) le dernier Spirou et le Portugal de Pedrosa. Niveau bande-dessinée j’achète un tas d’autres trucs. Je suis plusieurs séries de manga par exemple, ou alors je vais acheter un numéro de comic ou un recueil de temps à autres. Je peux aussi m’offrir quelque chose de plus indé, ou dans un format spécial comme Les Autres Gens. Mais quasiment jamais de format classique.

Je crois que c’est parce qu’à mes yeux il s’agit d’un produit de luxe.

SONY DSC

Ce que l’on paie avec un album classique, c’est avant tout le prix de l’objet. La couverture est faite d’un carton épais, les pages sont aussi grandes que glacées. Une BD franco-belge, c’est quelque chose qui vous occupe un espace. Ce n’est pas fabriqué uniquement pour être lu, comme le manga sur papier médiocre, ou les BD indés qui abandonnent la couverture cartonnée et le grand format pour économiser un peu de frais d’impression. L’album classique pose ses grosses bottes épaisses sur l’étal du magasin, puis sur l’étagère de chez soi. J’ai la classe t’as vu, je suis pas de la merde ! Tout ça pour contenir 46 pages que l’on lira en une demi-heure une fois rentré. A 15 euros. Et même si je vois à quoi ce prix élevé correspond, même si je trouve l’objet souvent sublime, même si j’ai très envie de lire un titre, je n’ai pas les moyens.

Je ne peux pas me permettre ce luxe.

C’est d’autant plus paradoxal que j’ai passé plusieurs années à en écrire, des projets de BD franco-belge. J’ai pondu tellement de scripts que j’ai intégré toutes les contraintes de nombre de pages, de taille des cases, de comment raconter un bloc d’histoire en 46 pages. Je connais la BD et ses impératifs comme le dos de ma main. Mais même à l’époque, je n’en achetais que très peu, seulement celles des copains. Parce que les copains, c’est sacré. Je n’avais pas assez d’argent. Alors on me prêtait, ou j’allais à la biblioteca (!). Les BD qui composaient la majeure partie de ma bibliothèque perso étaient des cadeaux, de la famille ou des amis. J’étais dans cette position un peu absurde d’écrire des histoires que je n’avais pas pour habitude d’acheter. Des années plus tard des analystes culturels m’expliqueront que la majeure partie des lecteurs de franco-belge sont des cadres sup’.

Tout s’éclairait.

Elles sont trop chères pour moi, je ne sais pas vraiment où les ranger dans mon piteux 22m² et pire, je ne sais quasiment plus qui sort quoi chez qui. Mais c’était Noel. Et cette BD-là me faisait très envie. Alors je l’ai prise comme la plupart de ses copines au fil des ans : comme un cadeau.

Parce que ça reste un luxe, une petite fois par an.

J’espère qu’elle sera bien.