Groomed

Spirou est un personnage de comics. En niant cette réalité les éditions Dupuis condamnent le héros et sa série principale au marasme.

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J’ai pris le temps de lire Dans les griffes de la vipère, le cinquante-troisième album des aventures de Spirou et Fantasio. Et si l’on est très loin de l’infâme Face cachée du Z, le tome précédent, ce n’est pas encore ça. L’histoire est à la fois méta et contemporaine. Le journal de Spirou est attaqué pour trop de violence dans une publication jeunesse et notre héros est obligé de faire renflouer l’entreprise par un mystérieux investisseur. Sauf que, tatatin, c’est un piège, et voilà Spirou possédé par un milliardaire qui veut juste s’amuser. Le groom va donc tout faire pour recouvrer la liberté, sous peine de, heu… passer sa vie enfermé sur une île paradisiaque dans une villa immense. Ca fait le job, mais de la même façon que le Coca Light fait le job du Coca : c’est un peu léger.

Je ne suis pas fan du tournant métatextuel de l’histoire. L’album commence par une fan qui pose des questions à Spirou sur l’album précédent, adaptation en BD (dans la BD) des aventures réelles du groom. Admettons. Tout comme la présence très appuyée du journal de Spirou (revoilà nos héros rétrogradés de journalistes d’investigation internationale à simples mascottes d’un hebdomadaire pour la jeunesse) revient infantiliser l’esprit du titre. Le reste de l’intrigue reste d’ailleurs dans cet esprit : les enjeux ne sont pas « violents », il s’agit juste à Spirou d’échapper à une cage dorée, pas de critique trop forte des 1%, pas de réflexion sur les personnages et leurs motivations. Tout reste en surface, jamais bien méchant.

Tristesse.

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Les précédents runs de Spirou étaient avant tout le reflet de leur époque. L’époque Tome & Janry était avant tout influencée par James Bond, les héros d’action des années 90 et le cinéma américain. D’où la présence de femme (luna) fatale et autre imaginaire yankee avec plusieurs albums à New York. C’était aussi le début de questionnement des personnages. Fantasio avoue sa jalousie de Spirou dans La vallée des bannis (meilleur album toujours) tandis que le groom succombe pour la première fois aux femmes. Même Seccotine essaie de s’affranchir de son côté cartoon au terme de Machine qui rêve (second meilleur album toujours). Plus tard Morvan & Munuera donneront un souffle manga et comics très années 2000 au héros, avec à la fois un album japonais bourré (parfois à l’excès) de culture nippone et l’intégration d’une continuité narrative lourde menant à un reset on ne peut plus comicbooky dans Aux sources du Z. Deux générations d’auteurs, deux reflets de la culture de leur temps.

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Puis Dupuis a paniqué. De la même manière que l’ancien rédacteur en chef de Spirou Magazine m’a demandé pourquoi je soumettais un projet de strips à suivres (« personne ne comprendra jamais, c’est trop compliqué »), l’éditorial de la série Spirou a décidé de mettre un grand frein à cette expérimentation perpétuelle. Nouveaux auteurs, nouvelles règles : des albums complètement indépendants, plus légers, aux intrigues moins complexes, sans morts violentes ni avancées scénaristiques majeures. Une espèce de tintin-isation du personnage. En contrepartie aura été créée une collection d’albums one-shots « une aventure de spirou par » aux graphismes et intrigues plus osées. Comme si on avait pris toute l’audace caractéristique de la série de la base pour la mettre à part, à la manière d’une tumeur devenue trop gênante.

C’est, à mon sens, une erreur totale.

Spirou est un personnage de comics. Il n’appartient pas à ses auteurs originels, chaque nouvelle équipe créative a jusqu’ici pu réinventer le personnage, apporter sa pièce à l’édifice d’une mythologie de plus en plus riche. A l’inverse de Blake & Mortimer ou Lucky Luke, dont les repreneurs font le maximum pour singer le style original, Spirou est mutant. En évoluant avec son époque il permet à chaque génération d’avoir « son » Spirou, de profiter de la version ultime du personnage à ce point T dans le temps.

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Exemple typique d’une planche de BD PARFAITE et en raccord avec son époque, impensable dans la vision actuelle du personnage.

En niant cette part fondamentale de l’ADN de la série, l’équipe éditoriale de Dupuis castre son personnage, l’enferme dans des carcans archaïques dans le but de plaire à tout le monde. Et si le run actuel de Yoann et Vehlmann est très correct, il n’est que ça. Si j’ai au départ haï la version de Morvan et Munuera (pour changer d’avis avec le recul), c’est qu’elle était assez radicale et personnelle pour susciter en moi une réaction violente. Les trois derniers albums n’ont produit en mois qu’un ennui poli et une liste de critiques plus adressées aux ambitions éditoriales du titre qu’aux auteurs eux-mêmes. Surtout, j’ai pris conscience que je préférerais détester un nouvel album de Spirou plutôt que de ne rien ressentir de particulier. Parce que cela signifie que plus personne n’essaie vraiment.

Tout ceci me remplit d’une tristesse infinie. De tous les héros de BD franco-belge, Spirou est mon préféré. Le seul pour lequel je serais prêt à tuer quelqu’un si cela me permettait de mettre les mains dans le cambouis, que ce soit pour réformer les règles éditoriales de la série ou pondre un tas d’histoires mêlant le meilleur de ce qui a été fait et de ce que j’aime à présent, à cet instant T.

Le Spirou de la décennie 2010, n’existe pas encore. A la place on doit manger du Soleil vert, une bouillie sans ambition faite des restes des cinquante albums précédents.

Tout ceci manque cruellement de goût.

10 réflexions au sujet de « Groomed »

  1. J’aime beaucoup ce point de vue; je ne sais pas s’il est exact, plausible ou même défendable, mais j’aime beaucoup.

    Je me demande s’il n’y a pas un côté cyclique dans la rédaction de Spirou – magazine et personnage – qui fait que, tous les 5-10 ans, il y un méchant reboot parce que les contenus deviennent trop adultes.

    J’avais connu ça entre 1972 et 1982, le journal avait en quelque sorte grandi en même temps que moi, avant que Yann & Conrad viennent foutre le boxon et se fasse virer; les numéros suivants étaient redescendus vers un public-cible de 6-8 ans…

    • Si si, tu as entièrement raison, et c’est une logique très comics : « on avance le personnage jusqu’à ce qu’il soit trop différent de sa base, alors on reboote ». C’est ce qui arrive à Spider-Man tous les 10 ans environ. ^^

      J’ai juste l’impression que là ils essaient un nouveau truc, la stagnation contrôlée au lieu de cette fuite en avant perpétuelle (qui m’intéresse beaucoup plus).

  2. Je ne me souviens pas avoir lu un seul album de Spirou mais c’est le deuxième article où tu en parle et ça donnerait presque envie (pour les anciens évidemment).
    En tout ça, les métaphores et autres figures de style utilisées pour cet articles.

  3. Le mot « Spirou » est pour moi l’équivalent des mots « PC/Mac » pour un troll… je frémis, je bave, puis ne résiste pas, je m’en vais répandre et tartiner mon avis jusqu’à indigestion.

    Si en plus tu rajoutes la couv’ (qui à elle seule vaut 2,3 albums récents) du Graal de la BD Franco-belge (La vallée des bannis), tu risques de me voir nicher dans un recoin de ton blog pour une durée indéterminée.

    Tu as sans doute certainement raison sur ton analyse des one-shots qui vampirise la série-mère. En même temps je trouve l’idée éditoriale de base plutôt futée : Yeah man, on va donner un côté un peu underground au personnage, mettre le tout sous cloche pour voir ce que pourrait donner la vraie série tout en ayant un retour des lecteurs.
    Le scénario du tandem actuel sur Les géants pétrifiés étaient d’ailleurs plus qu’honnête. En revanche je ne suis pas sûr qu’il y ait de la part de l’éditeur une envie réelle d’asseptiser et de baliser le chemin de la série originale. Je pense qu’on plus affaire là à une affaire de cycle plus que d’époque.

    De ce que je connais de Yoann, il est suffisamment déjanté et entier pour ne pas se laisser sagement emprisonner dans un carcan molletonné. J’ai le sentiment que par dévotion à leur idole absolue (Franquin) ils se sont eux-même imposés des règles. Ils ont toujours clamé leur amour pour cette période de Spirou et cela se ressent jusque dans le dessin ou les applats noirs ont fait place à du hachurage très franquinien.
    Ils reprennent donc de cette époque le côté léger et frais en essayant de l’ancrer dans une thématique plus actuelle (l’écologie ou la finance par exemple). On dénonce vaguement, mais le but est avant tout de divertir…

    On perd donc complètement ce qui faisait la consistance (à nos yeux) des albums de Tome et Janry. Les héros étaient souvent rattrapés par leur quotidien (factures à payer, solitude, difficultés des relations) ce qui conférait un aspect très réel et souvent un peu noir (de plus en plus à mesure de l’avancement de la série). En gros Tome et Janry ont fait à Spirou ce que plus tard Nolan fera à Batman (désolé j’ai pas la culture Comics nécessaire pour échapper à cette référence).

    Je pense donc qu’on est peut être plus face à des cycles d’inspirations qui nourrissent périodiquement notre groom :
    Celles ou l’action trépidante voir survitaminée ne lui laisse aucun répit (Jijé, Nic & Cauvin, Morvan & Munuera). Des épisodes qui me souvent me semblent too much pour vraiment me parler.
    Celles ou Spirou toujours assez héroïque fait face avec légèreté et humour aux mutations du monde (Franquin, Yoann & Vehlmann)
    Et enfin celle pour l’instant sans vrai descendance de la poésie de Fournier et de la noirceure de Tome et Janry. Evidemment ces cases sont très étroites et ne reflètent pas la richesse (ou non) de toutes les interventions.

    Bref, je sais pas pourquoi je viens déblatérer des heures sur le blog d’un inconnu, à parler de trucs qui n’intéressent pas grand monde alors que je pourrais (peut être) avoir une vie sociale… ? Oui, pourquoi ?

    Ah, oui, parce que Spirou…

    -__-’

    • Je t’avoue que je pense qu’il y a une volonté d’aseptisation principalement à cause de ce qui s’est passé en coulisses autant avec Tome qu’avec Morvan. De ce qu’on avait pu en comprendre à l’époque l’éditorial était terrifié de voir son héros lui échapper de la sorte.

      Mais cela rejoint aussi la stratégie du journal de spirou en tant que tel. Je me rappelle du tolé quand ils ont annoncé de plus vouloir pré-publier la série SODA, jugée trop violente alors que ça faisait dix ans que je les lisais comme ça, dans le journal.

      A mon sens tout ceci est avant tout une volonté éditoriale lourde, plus que le seul fait des auteurs.

  4. C’est sympa d’avoir un spirou modernisé mais notre héros appartient à un lectorat jeune d’accessibilité à la BD.

    Les planches décalées de « Machine qui rêve » par ex sont savoureuses UNIQUEMENT par contraste avec Z comme Zorglub par exemple ou même Cyanure…mais prises en tant qu’entité indépendantes, elles ne peuvent pas séduire le public cible, c’est à dire celui qui lit des BD un peu aseptisées comme Alix ou Tintin parce que ce sont leurs 1ères BD.

    Et ce marché est paradoxalement plus important et plus sécurisé que celui de la BD pour public « habitué à la BD ». Et paradoxalement à ce qui nous (toi et moi) nous apparaît comme une évidence, donner de la maturité à de la narration spirou c’est le mettre en danger.

    • Tu cites deux BD où des gens étaient en danger de mort, où on avait de la folie cartoon avec de la james bonderie, ce qui manque cruellement au run actuelle. Mon propos ce n’est pas dire qu’il fallait continuer dans la veine machine qui rêve, mais qu’il faut continuer à être un peu « edgy », d’avoir ce grain de maturité dans les intrigues ou dans les enjeux qui a toujours fait que, pour moi, Spirou était le personnage de BD franco belge le plus cool, ce qui me rendait dingue d’amour entre mes 10 et 20 piges. :3

  5. J’aime beaucoup cet article. Je connais peu Spirou mais je me souviens avoir dévoré la Vallée des bannis très souvent à la médiathèque de mon enfance et avoir eu Spirou à New York.

    J’aimais beaucoup le côté humour lié à ces intrigues légères mais suffisamment sérieuses pour paraître crédibles. Peut être que je remettrais le nez dans les albums des différentes époques pour me faire une meilleur idée de ce que c’est devenu.

  6. Merci pour cette analyse,..Juste que je trouve le terme comic inapproprié , mais Spirou est un personnage de BD très enlevé, font les histoires se rapprochent effectivement d’IDiana Jones ou d’un James Bond…Personnellement, j’ai choisi d’interrompre mon abonnement et de Zapoer les Albums de YOANN ET VELHMANN, dont je déteste a fond les graphismes et plus encore les scénarios. Et je ne parle même pas de leur vision des personnages, pour ma part je trouve qu’ils n’ont en commun que les noms et éventuellement, les costumes…Bref, je ne m’en cache pas, si je reconnais leur talent intreseque, pour moi, ils sont une hérésie comle choix d’auteurs…Et d’accord, le duo Spirou et Fantadio méritait mieux .
    Merci pour cet article

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