Bodies of Others

Je ne m’étais jamais réellement intéressé aux mécaniques régissant l’esthétique du corps avant mon adolescence. Pic d’hormones. En première année de fac, je m’étais d’abord inscrit en natation au premier semestre, avant de bifurquer sur la musculation au second. Là-bas j’ai dû (essayer) de faire des tractions en plus de potasser des cours théoriques sur la construction musculaire, l’oxygénation des cellules, le catabolisme et l’anabolisme. J’ai appris que le corps avait des règles connues, que l’on pouvait calculer ses efforts, se modeler, dans une certaine mesure. D’ado parfois trop épais, parfois trop mince, j’ai commencé à appréhender mon corps comme une machine, le genre que l’on peut bricoler sans cesse, en affiner le fonctionnement, le design. Pimp mon pourcentage de graisses.

Mais plus je prenais conscience de ma propre physicalité, plus je prenais en même temps conscience de celle des autres.

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J’ai commencé à prêter attention aux démarches des autres hommes, à leur posture, la façon dont leurs muscles roulent sous leurs épaules quand ils se déplacent. Je tentais d’établir leur taille par une ligne invisible entre mes yeux et les leurs. Fatalement, parce qu’on est tous un peu foireux, j’ai commencé à me comparer. En silence.

Quand j’ai repris la natation il y a plus de deux ans, j’observais le corps des autres pour me rassurer sur le bien-fondé de ma démarche sportive. Je me souviens avoir été dépité par les corps de certains hommes. Je voyais des ventripotents, des maigrelets, venant nager avec moi. Et je me disais que mes efforts ne servaient à rien, qu’ils en étaient la preuve. Surtout s’ils nageaient aussi longtemps que moi, aussi vite. A quoi bon. D’où sortent ceux taillés en V, qui se tiennent si droit que l’on a l’impression qu’ils marchent sur la pointe du pouce de pied ? Tout ceci était irrationnel, bien sûr. Chacun suivant son propre parcours, et vivant sa propre existence hors du chlore. N’empêche, je surveillais, j’analysais.

Depuis que j’ai commencé la boxe à l’automne, j’observe le corps des autres pour me faire une idée de leur puissance, de leur niveau. Parce que deux bonhommes allant se taper dessus ne sont pas forcément bavards, tu peux difficilement demander face à quoi tu viens de te retrouver. Alors tu visualises le tour des bras de l’autre, le dessin ou non de ses abdos, ses protubérances aux épaules. Ensuite tu fais une simple division Lui – Moi = ? pour te donner une idée du sort qui t’attend. Ce qui là encore ne prouve rien, c’est tout aussi irrationnel. Je me suis fait rosser par un quadra tout sec tandis que je tenais la dragée haute à un type plus jeune et plus épais que moi. Pris seul, hors contexte, le corps des autres ne raconte qu’un bout de leur histoire.

Je réalise que ces obsessions physiques ne sont qu’un transfert à la con de mes frustrations mentales. Je contrôle ce que j’ai l’impression de pouvoir contrôler. Alors je potasse des bouquins de biologie, j’ère sur des forums de nutrition, je fais des pompes la nuit, volets fermés. C’est, je me dis ça, une façon saine d’occuper mon temps. Du moment que cela ne vire pas à la névrose de fond.

Espérons.

3 réflexions au sujet de « Bodies of Others »

  1. J’aime bien ce billet, je me retrouve complètement là-dedans. Surtout pour les tatanées que tu peux te prendre de façon surprenante. Je me rappelle m’être fait sacrément sonné par un gamin de 17 ans… Le corps du mec en face est comme le titre d’un livre : ça peut te donner des indices sur ce qui va suivre mais tu peux aussi sacrément te planter !

  2. « Ensuite tu fais une simple division Lui – Moi = ? »
    euh… C’est pas une soustraction ça ? 😉

    conseil du mec qui fait trop rarement du sport ces derniers temps :
    Quand tu te réveilles dans la nuit, en plus des pompes, fait aussi quelques russians twists et des squats.

  3. Je crois bien que c’est parce qu’on a tous un métabolisme différent (même si c’est basiquement les mêmes opérations qui interviennent) qu’une personne qui n’est apparemment pas taillée pour ce genre de sport (Hashtag les clichés) peut mettre une raclée à une autre personne en apparence plus préparée.
    Ça et l’expérience aussi. Ne sous-estimons pas l’expérience.

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