L’amour et la violence

A la fin d’un sparring de boxe, quand on s’est mis sur la tête pendant une, deux ou trois fois deux minutes, on se dit merci. C’est un merci fondant avec des pépites de respect, merci d’avoir joué le jeu avec moi, d’avoir été un bon partenaire, d’avoir jouté avec moi. Voilà pour l’ordinaire. Parfois, c’est un peu différent, on se dit merci, merci beaucoup. On vient poser un gant par-dessus l’épaule de l’autre, quand on ne se tombe pas dans les bras. Faut dire qu’on n’a pas fait que de la touche, on n’a pas juste posé le poing sur le bout du nez de l’adversaire, on a envoyé puissant. D’un commun accord tacite, chacun a accepté de faire monter la machine, d’envoyer plus vite, plus fort.

On s’est battu.

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Hier c’était mon 69ème cours de boxe anglaise. La salle va bientôt fermer pour la trêve aoûtienne. Les cours sont dépeuplés, ce qui laisse plus de temps pour parler avec le boss. Lui a bien noté qui fait l’effort de venir taquiner du sac par 9000 degrés. Il nous prend parfois à part pour faire des micro-bilans. Il m’a dit qu’il se souvenait au début, en octobre. J’avais peur de me prendre des pains, je redoutais les coups, j’appréhendais.

La dernière fois que je m’étais battu, c’était au collège. D’ailleurs à l’époque je me battais au moins une fois par ans. Surtout à partir du moment où j’ai compris que si tu tiens tête une fois aux bullies, ils te foutent la paix pour le reste de ta scolarité. Quitte à repartir avec quelques bleus. Mais depuis, pendant dix ans, rien. Alors oui, c’est pas facile de recommencer à manger des phalanges. Même si, la bonne nouvelle, c’est qu’on peut aussi offrir en retour.

Un paragraphe du livre de Joyce Carol Oates m’avait particulièrement marqué. Elle y postulait que la boxe était un moyen de transférer la colère, la rage, la violence interne vers l’extérieur. Mais pas à la manière d’un défouloir, plus comme quelque chose de contrôlé, canalisé par les règles du sport. Des études socio ont prouvé que se défouler pour évacuer ses émotions négatives ne faisait que les renforcer à long terme. Plus tu rages pour décompresser, plus tu auras besoin de rager la fois d’après, cancer du cerveau. Punir un sac pour ses propres emmerdes est contre-productif. Jouter avec quelqu’un implique un contrôle de la puissance distillée, des codes à respecter. Même le Fight Club a ses règles.

D’ailleurs, les très rares fois où j’ai perdu mon calme, où j’ai cogné trop fort contre un adversaire qui m’agaçait, ou parce que j’avais passé une sale journée, je le regrettais dans la seconde. Je n’ai jamais autant appris le respect que depuis que d’autres personnes m’autorisent à leur taper dessus.

Parce qu’il se passe quelque chose dans cet entrechoquement de corps. Appuyer fort contre l’autre, résister à la force de l’autre. Si vous attendiez le paragraphe crypto-gay, c’est celui-ci, au fait. Face à quelqu’un qui accepte de monter d’un cran en intensité, de tenir l’équilibre entre la touche et la haine, on partage un peu de cette violence contrôlée. Libération. La véritable catharsis elle est là, pas quand on latte un sac pendant quinze minutes. On a besoin d’un autre humain pour sortir cette énergie, la poser hors de soi. Ce qui fonctionne tout autant avec les filles. J’ai par exemple plusieurs fois sparré avec une psychologue (?!) qui m’enjoignait à taper plus vite, plus fort, et qui ne se gênait pas pour me bourrer le pif en retour. Sa joie était communicative, jamais rencontré une personne plus heureuse de se mettre sur la tronche. Le rire aux lèvres gonflées par les mandales. Aussi effrayant que galvanisant.

De temps en temps, assez pour les compter sur les doigts d’une main, il arrive que ça tourne moyen. Tu te retrouves face à un mec qui ne réalise pas qu’il y a un gros déséquilibre de gabarit ou de niveau, qui n’arrête pas de trop taper, trop fort, ou qui simplement appuie là où ça fait mal au lieu de caresser du bout du cuir. Tu préviens que c’est trop, ou tu ne préviens pas, parce que fierté mal placée (nique les codes de la masculinité). Tu serres les dents et tu retiens tes larmes. Jusqu’à ce que tu comprennes que dans ces cas-là, la solution c’est de ne plus se retenir, de monter à distance, mi-distance, et de frapper fort. Peut-être même qu’à la fin, il te dira merci, lui aussi.

Mes meilleurs souvenirs, mes meilleurs spars sont quand je me suis écroulé dans les bras d’un quasi inconnu, quand on s’est effondré dans les miens. On se tape l’épaule, on se dit merci. On s’est rendu un fier service et on le sait.

Ça fait un peu mal dehors, mais plus trop dedans.

7 réflexions au sujet de « L’amour et la violence »

  1. Ce truc de fou quand tu en parles. J’ai l’impression diffuse et lointaine, que peut-être, éventuellement j’aurais envie de m’y mettre. Alors qu’il s’agit quand même au départ de deux personnes qui se battent hein.

  2. Ping : RAGEMAG | La boxe en France, un sport KO debout

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