L’éducation sentimentale / Gustave Flaubert

« L’ineptie de cette fille, se dévoilant tout à coup dans un langage populacier, le dégoûtait. »

Il m’aura fallu deux mois et demi, mais je suis venu à bout de L’éducation sentimentale. Autant de temps d’abord parce que le livre est relativement massif, ensuite parce que l’écriture et les thèmes sont ultra denses, pour le meilleur mais aussi un peu pour le ohgodplzmakeitstop.

L'ƒducation sentimentale 1re Ždition

L’éducation sentimentale, donc, de Gustave Flaubert, publié en 1869, écrit en plusieurs fois, semi autobio tout en étant une réinterprétation d’un autre bouquin, se veut roman d’apprentissage (en partie amoureux) en pleine période d’instabilité politique française. Mais c’est avant tout l’un des meilleurs livres sur la friendzone.

Nous suivons la vie du jeune Frédéric, relatif provincial à peine majeur qui vient faire ses études à Paris. Il y fait la connaissance du couple Arnoux, et tombe amoureux très fort de Marie Arnoux, aussi mariée que fidèle (totalement, donc). Frédéric va donc passer le reste de sa vie et les plusieurs centaines de pages qui suivent à concocter de tristes subterfuges pour pouvoir recroiser Mme Arnoux le plus possible, lui être agréable sans pour autant lui avouer ses sentiments et souffrir de cette relation à sens unique. Nous sommes donc en pleine friendzone, avec un héros trop neuneu pour faire sa déclaration, qui redouble de gentillesse en vain et rage à intervalles régulier sur sa situation. Ah quelle goujate cette Mme Arnoux, à ne pas comprendre toute seule que je l’aime et qu’elle doit me donner son corps ! Plus ou moins.

(attention je vais spoiler mais en même temps ça va faire plus de deux cent ans, il y a prescription)

Il faudra attendre la moitié du livre pour que Frédéric ose enfin confier à Mme Arnoux qu’il aimerait bien des trucs sentimentalo-sexuels. Bien joué bonhomme. Mais Marie lui répond qu’elle adorerait mais qu’elle ne peut pas. La friendzone continue, monte d’un cran : « j’aimerais dans d’autres circonstances mais là non, restons amis oker ? ». Pas simple. Et tous ces amours contrariés, ce serait très triste et émouvant, si Frédéric n’était pas le dernier des connards.

Professionnellement, d’une part, il papillonne, ne chasse rien d’autre que la gloire et l’argent sans aucune autre forme d’accomplissement personnel. Il change d’opinions politique et d’ambitions en fonction de son interlocuteur et méprise ses potes qui galèrent. D’autant que lui est posey, petit rentier de province qui déterre toujours de quoi alimenter son train de vie de feignasse. Humainement, d’autre part, il arrive quand même à laisser sa femme seule avec le corps de leur nourrisson décédé pour aller faire une promenade et penser à la meuf qu’il n’aura pas pécho. Niveau connard de fiction, Frédéric se pose là, tranquille, sans remords.

Au delà de son héros tête à claque, l’une des difficultés à la lecture de L’éducation sentimentale est à quel point Flaubert change de sujet, parfois en plein paragraphe. On parle un moment de Mme Arnoux, puis on se retrouve dans un tunnel de dîners mondains, dans des révoltes de rue où des gens se font tuer en arrière plan, pour repartir sur le système scolaire de l’époque, avant de revenir sur Marie. Les transitions sont abruptes et très vite tout se mélange au mépris des règles les plus élémentaires de structure. Ce qu’on perd en focus narratif et en fluidité de lecture, on le récupère sur la part d’historique du livre, la texture de l’époque à laquelle se passe l’histoire A ce titre le roman est presque un document d’époque, à portée éducative.

Ce qui sauve toujours le livre, c’est la puissante de l’écriture, les tournures de maboule, les punchlines de folie. Pas une page sans un passage à surligner, une citation à ressortir. Et que dire de tous les petits euphémismes et autres métaphores pour parler de cul ? Bonheur. Flaubert se lâche, prend de la place, force à lire lentement, mais comment lui en vouloir ? Comment ne pas pardonner ses odieux personnages, ses digressions de l’infinie ?

L’éducation sentimentale reste un livre important, mérite sa place dans l’étagère des classiques « un peu laborieux à lire mais si tu vas au bout t’es content quand même ». Il m’aura fallu deux mois et demi pour en venir à bout, sans aucun regret.