Magic : L’assemblée Nationale

Or donc, depuis quelques jours, je bricole des cartes Magic inspirées de l’actualité politique française. Parce que j’aime la politique, le concept, plus que la politique, ce qu’il se passe ces derniers temps. Et que de manière générale je préfère rire que pleurer.

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Surtout, j’ai une passion sans bornes pour les cartes Magic depuis quinze ans, ce quand bien même je ne joue plus que très rarement, en douce, sur Magic Online, face à des inconnus (à priori comme moi, donc en boxer devant leur PC à deux heures du matin). Je me tiens au courant des nouvelles extensions, des cartes qu’elles contiennent, des nouvelles mécaniques de jeu qu’elles introduisent. Les rouages du plus endurant des jeux de cartes à collectionner sont une source infinie d’émerveillement pour qui s’intéresse un tant soit peu au game design (il n’est pas étonnant que des centaines de cartes plus ou moins parodiques émergent depuis des années, que des outils existent pour les créer).

Résumé très sommairement, Magic est un jeu de cartes organisé en cinq couleurs, chacune représentant une philosophie particulière à laquelle des mécaniques précises sont attribuées (le bleu est la couleur du savoir et a le plus de facilité à faire piocher le joueur, le vert est la couleur de la nature et héberge la plupart des créatures vivant dans les bois, etc…). C’est ce que les designers du jeu appelle la « color pie », élément fondateur et véritable socle sur lequel on pourra toujours se reposer (bien que la color pie, comme le reste, tend à évoluer, faire glisser des mécaniques d’une couleur à l’autre au fil des années). Ces cartes peuvent être mises en jeu et activées contre des ressources (le mana correspondant à chaque couleur, généré principalement par des cartes de terrain, et d’autres plus subtiles) et leur efficacité dépend du rapport puissance sur coût de mana. Cette sommaire explication pour démontrer que créer une nouvelle carte Magic répond à assez de règles et contraintes pour être une expérience stimulante en soit (des contraintes naît la créativité).

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Transformer un homme politique, un concept, un événement, un lieu, en carte Magic est, pour qui a une idée précise des rouages du jeu, relativement simple. Et c’est de l’équilibrage de la carte vis-à-vis des autres et de comment les mécaniques du jeu peuvent coller à l’image que l’on se fait du concept à adapter que provient tout le plaisir. La richesse de Magic est telle, sa « color pie » si complète, que l’on peut coller une mécanique préexistante sur à peu près tout. Bonheur de synergie entre jeu ultra modulable et réel. Impossible d’en créer une seule, tant produire un environnement complet permet de structurer toute la série dans un bouillon commun (sans parler de la tentation des rééquilibrages ou la jouissance d’utiliser des cartes réelles dont il suffit de remplacer le nom par un autre inspiré du réel pour lui donner un sens nouveau). Bien entendu, à l’exception des meilleurs running gags, toutes les blagues s’appauvrissent à mesure que l’on continue à la raconter, et cet exercice de style ne pourra pas aller très loin, pas avec le même enthousiasme des observateurs. Sans parler de la tentation de pousser la complexité des cartes, la subtilité des références au réel. Tel est le joueur devenu créateur de cartes : de plus en plus fou.

Si j’en suis arrivé à, à ce niveau (relatif) de compréhension et de passion pour Magic, c’est en grande partie grâce à Mark Rosewater, le designer en chef du jeu depuis plus de dix ans. Chaque lundi, le big boss publie un long article théorique sur le site de Wizards, l’éditeur de Magic. Il y détaille les nouvelles extensions, mais aussi les systèmes invisibles et profonds du jeu, ainsi que des théories sur le game design en général, indépendant de Magic ou même du monde des cartes. Ces pavés, longs de plusieurs bols de Chocapic, sont un puits sans fond de connaissance et d’inspiration. A tel point qu’une partie d’entre eux est on ne peut plus recommandable, que l’on joue ou non à Magic (il y aborde la question de ce qu’est un jeu, de l’écriture, de l’évocation d’un concept par le biais d’une mécanique de jeu, etc…). L’enthousiasme de Mark, la volonté de vulgariser, de généraliser ce qu’il a appris à d’autres sujet, sont autant de pépites à dévorer. Je crois que c’était là où je voulais en venir. Aux articles de Rosewater, à la transmission de la passion, peu importe son sujet.

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Mes petites cartes politiques sont une lettre d’amour, à la fois à la chose politique, mais aussi aux Magics. Et leur micro-succès aura été la preuve que ce croisement improbable pouvait résonner chez d’autres. J’en étais d’ailleurs le premier surpris, de découvrir tous ces nerds qui sommeillaient, des cours de récré jusque dans les rédactions de grands quotidiens. Jusqu’à l’inévitable émulation, le moment où d’autres se sont emparés du concept pour créer leurs propres cartes politiques, nourries de leur vision du politique, de leur vision de Magic.

C’est, je crois, tout le malheur que je vous souhaite, que vous trouviez un sujet qui vous plaise à ce point, une personne passionnée au point de transmettre, de donner envie d’apprendre, et de partager à votre tour, jusqu’à qu’une création originale s’en suive.