A Long Way Down / Nick Hornby

Il y a une demi-douzaine d’années, j’étais fan de Nick Hornby. J’ai lu et relu High Fidelity comme j’avais regardé et re-regardé About A Boy. Je trouvais son style d’écriture simple et doux, j’aimais ses tocs, son besoin constant de tout ramener à la musique et au foot, ses références britanniques (des Daleks avant le reboot de Dr Who !). Puis au fur et à mesure que je lisais ses derniers romans, Slam ou Juliet, Naked, j’étais déçu du bonhomme, de ses histoires, de ses bouquins. Non pas que ce soit mauvais, mais moins intéressant, un peu plat. La frontière entre simple et plat étant souvent tenue, je doutais de mon propre ressenti. Et depuis 2009, plus un seul nouveau roman pour affiner mon avis, confirmer ou non la tendance.

Est sorti au printemps aux UK l’adaptation cinéma du quatrième roman de Hornby, A Long Way Down. Malgré la présence d’un casting de luxe, aucune date ciné pour chez nous. Plutôt que d’attendre sagement la sortie vidéo, je me suis lancé dans la lecture du livre original, histoire de parfaire ma biblio de l’auteur.

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A Long Way Down commence une veille de nouvel an, quand quatre inconnus choisissent la même heure et le même building pour mettre fin à leurs jours en se jetant dans le vide. Et parce qu’il est impossible pour quatre dépressifs désespérés de s’entendre sur qui sautera en premier, ils partent à l’aventure dans Londres, régler les problèmes de l’un d’entre eux. A mesure que la nuit avance, le quatuor perd l’envie de mettre fin à ses jours, et décide de se laisser six semaines, jusqu’à la Saint valentin, pour savoir s’ils veulent toujours se suicider.

Le livre est écrit du point de vue de chacun des quatre protagonistes (une ado paumée, une célébrité sur le retour, une mère célibataire et un livreur de pizza), tour à tour. Hornby s’amuse des tics de langages et autres particularités de chacune de ces quatre voix (une des vraies réussites du livre). Et on retrouve l’humour de l’auteur, ses petites phrases qui font mouche, les thématiques ultra british comme l’omniprésence des tabloids. C’est au niveau de l’intrigue que la machine s’enlise un peu. Le premier tiers du livre est tellement fort, que la suite peine à tenir le rythme, propose des situations plusieurs crans en dessous du reste, frôle parfois avec l’ennui, avant de proposer une fin qui, si elle évite les réponses toutes faites, manque de force.

J’ai eu l’impression, à la lecture de A Long Way Down d’avoir une dose égale du Hornby que j’aime et du Hornby qui m’ennuie. C’était comme des montagnes russes affectives. Je ne sais pas dans quelle mesure ce ressenti est le fruit du livre ou de mes propres appréhensions, ce qui est toujours le problème lorsque l’on appréhende une œuvre dans le désordre. Mais, d’instinct, j’ai envie de croire que A Long Way Down fait charnière entre les deux côtés de mon ambivalence face à Hornby. J’ai également très envie de voir le film, qui aura peut-être, à l’adaptation, réglé quelques-uns des problèmes du livre.

Surtout, j’aimerais un nouveau texte de celui qui a été mon auteur favori, un qui me réconcilie avec l’ensemble de ses biblio. Je ne désespère pas.

Logorrhée en bouteille

Deux ans à refouler tous ces trucs.

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Un peu las d’agiter mes bras dans le vide, j’avais fini par ne plus trop parler écriture, bouquins, rédaction, édition. Mais parce que j’avais trop parlé pendant des années, j’avais décidé de compenser un peu en ralentissant. L’esprit préoccupé par d’autres priorités, plus prosaïques à base de beurre demi-sel dans les épinards bio, j’ai loupé une soirée d’inauguration du salon du livre, puis une autre. A quoi bon venir en représentation puisque que je n’avais rien à montrer, rien à démarcher. J’ai aussi laissé filer des amis, qui étaient aussi des contacts, par manque de temps ou simple éloignement. Bien sûr, je continuais à lire des bouquins, à tapoter des suites de mot, à me tenir informé du petite monde de l’édition. Mais c’était en vase clôt.

Puis j’ai bouclé un nouveau manuscrit. Et c’est un peu comme se réveiller d’une trop longue sieste, ça pique le crâne, tu ne réalises plus trop où tu es ni quel jour on est. J’ai étiré mes vieux muscles, j’ai repris contact avec quelques personnes, j’ai commencé à refaire ce pourquoi je me suis enfermé pendant cinq ans post bac : communiquer, aller vers les autres, raconter où j’en suis, où je veux en être. Je suis parfaitement conscient que je n’y arriverai pas seul, à affiner mon texte, à le corriger, à le mettre en page, à faire en sorte qu’il soit lu, à faire en sorte qu’on l’arrache à la fange pour l’envoyer tout là-haut (imaginez la pince mécanique de Toy Story, mais avec un paquet de feuilles A4 à la place des aliens).

Et moi, le type rouillé, qui pensait avoir pris un peu de recul, je réalise que je ne faisais que me voiler la face. Je me suis lancé dans des explications de plusieurs heures de ce que je faisais, sur la construction narrative, sur les différences de style d’un pays à l’autre, sur les maisons d’édition, le choix des manuscrits, les failles et exploitations possibles du système. Je balançais tout pêle-mêle, les anecdotes personnelles, les anecdotes d’autres auteurs, d’éditeurs, les résultats de mes expériences, les conclusions de mon mémoire sur le marketing littéraire français. Il suffisait que quelqu’un me lance, sur mon texte, sur le milieu, sur les auteurs, n’importe quoi était allumette, feu à la réserve de poudre. Plusieurs fois ces dernières semaines je me suis surpris en plein monologue, essoufflé par tout ce qui ne sortait plus, cette logorrhée de l’infini, ces frustrations du type qui n’avait plus le temps, plus l’énergie, plus l’opportunité d’exprimer tout ça.

Et c’était un bonheur, pouvoir disposer tout ce que j’ai accumulé de faits, de ressentis, d’événements, sur un coin de table; Tout montrer, tracer des lignes entre les éléments, répondre aux questions de ceux que cela intéressait. Cela m’avait manqué. Beaucoup.

Je me suis répandu auprès d’amis proches ou non, auprès de gens qui ne pouvaient rien pour moi, auprès de gens que je ne connaissais pas avant. Je parle à quiconque désire m’écouter pour compenser toutes ces connaissances du milieu qui sont passées à autre chose, qui ont disparues, qui ne sont plus mes points de repères. Bien sûr, il en reste, bien sûr, j’en ai de nouvelles et, plus important, je pense que se cachent parmi ceux qui me lisent ici ou ailleurs, plein de gens que je ne connais pas encore, avec qui j’aurai des conversations fascinantes autour de l’édition, du livre, de mon texte.

Cette espèce d’explosion verbale, de contrecoup de deux ans de silence relatif me procure une joie sans fin, de voir à quel point je prends plaisir à discuter, expliquer, débattre. Et en même temps, cela me rappelle tous les compromis consentis pour ranger cette passion, au fond de moi, comme la plus jolie des mauvaises herbes. Parce qu’à présent que ça ressors, que je me laisse envahir, fiévreux et heureux, j’ai peur de tout avoir à recommencer, si jamais je dois faire marche arrière, si je dois arracher ce lierre qui, envers et contre tout, fait partie de moi.

J’espère que non, j’espère que je pourrais laisser faire, cette fois. Que cela fasse une fois pour toute partie de ma vie, et pas seulement de ma vie rêvée.

FUCK YEAH!

Writing

Début 2009, alors que j’attends les premiers retours d’éditeurs sur mon premier manuscrit, je me dis qu’il faudrait en commencer un second. Rien de pire que ne pas avoir de plan de secours et, surtout, ce plaisir de griffonner des trucs. Je m’insère sous la forme d’un personnage de fiction dans un road trip réel passé auquel j’avais été convié sans pouvoir y assister. Utilisant mes amis et leurs aventures comme base, je commence à dénouer un début d’intrigue sur une douzaine de pages. La perte d’un disque dur en mai, et un bouleversement de ma propre intrigue, celle de la vraie vie, me poussent à abandonner le projet pour un autre. J’entame la rédaction d’un nouveau texte et en boucle le premier jet à l’été 2009. Mon second manuscrit n’est pas celui que j’avais prévu, mais c’est celui que je vais à présent démarcher.

[En 2011 je débute un troisième manuscrit, quelque chose de neuf. J’écris plusieurs mois. Je parviens à la moitié, des dizaines et des dizaines de pages, quand j’ai besoin de restructurer l’idée que je me fais de la seconde partie. Je n’y ai plus retouché.]

A l’automne 2012 apparaît sur internet un concours littéraire, sur le thème du voyage, de la fuite en avant. A gagner, un contrat d’édition, la promesse d’un roman sur les étals, chez une petite mais semblait-il sérieuse maison. J’avais toujours cette idée, cette douzaine de pages rédigées. Je reprends mes vieilles notes. Il faut un chapitre pour participer. Je décide d’en écrire un inédit, tiré du milieu du projet de roman, pour bosser à partir de rien, sans les béquilles de l’introduction. Trois pages bossées dans tous les sens, réécrites dix fois, à l’autre bout du monde, en vacances. J’ajoute une note d’intention, un court résumé de ce dont je me souviens de mon intention d’intrigue. J’envoie.

Je suis convié dans les locaux de l’éditeur organisant le concours en mars 2013, en compagnie de quatre autres finalistes. Sur les cent cinquante candidats initiaux, ce sera l’un d’entre nous cinq, avance sur droit, publication, odeur de l’encre sur le papier. Je m’enthousiasme pour mon projet, déjà plus tangible, à portée de dernière ligne droite. On me fait quelques retours, on me soumet plusieurs pistes d’amélioration pour la suite. Surtout, on me dit que ce que j’ai écrit est plaisant, amusant, a provoqué le rire, exprès. C’est le meilleur des compliments, d’avoir non seulement réussi à insuffler un peu d’amusement dans ce medium qui se prend tellement au sérieux, mais que cela ait plu. J’en ressors galvanisé.

A la mi-avril, j’ai rempli ma part du contrat, j’ai produit un long incipit, j’ai réécris la totalité de ce qui avait déjà été rédigé en 2009. Ce texte est rédigé avec mes mots de maintenant, inséré dans une intrigue remodelée, un séquencier narratif adapté à qui je suis devenu, à mes préoccupations actuelles. Plus je pense aux thématiques que je veux développer, plus j’ai envie que le projet se fasse. L’opportunité est devenue envie, puis besoin, noué au milieu des tripes. J’ai déjà, avec mon premier envoi, quatre chapitres sur vingt-quatre prévus. Plus que mieux que rien : un bon début. A un ami que je vois en soirée, je raconte mes aventures. Je lui dis que cette fois c’est mon dernier essai, qu’après je n’aurai plus de force. Que si cela ne fonctionne pas, je me range, boulot en col blanc, pavillon de banlieue et deux mômes sur qui me reposer jusqu’à ce que pissenlits par la racine s’en suivent. Il dit que je suis con, et que je ne devrais pas me croire quand je dis des trucs aussi cons.

En septembre j’apprends, par voie détourné, que l’éditeur ne remplira pas sa part du contrat, que je suis dans le duo de tête, le pile ou face de fin de cours, mais qu’il manque quelque chose, ou que quelque chose coince, comme une mauvaise pièce de puzzle. J’ai envie de retourner mon bureau, de casser quelque chose, de tabasser quelqu’un. Je me calme. Persuadé d’avoir une ou deux idées de comment dénouer ce sac de non-dits, je plaide ma cause, en vain. Plus qu’en vain, sans même une réponse.

Le National Novel Writing Month arrive avec le premier novembre, ce concours débile où plein de gens à travers le globe essaient d’écrire un manuscrit de 50 000 mots en un mois, pour le sport, pour la gloire, pourquoi pas. Des amis se lancent. J’ai cet incipit qui me brûle les doigts. Pire, j’ai ce séquencier, chacun des chapitres détaillé, charpenté, ne demandant plus qu’à être bâti. Il suffit de suivre les pointillés, colorier sans trop dépasser. Et si je terminais ce texte ? Imagine tout ce que je pourrais en faire, imagine si je le signe ailleurs, si je le signe plus classe, plus gros, plus tout. IMAGINE. Je rouvre Word, j’essaie de tenir la cadence. J’y parviens pendant deux semaines, avant que la fatigue et le monde réel ne viennent m’arracher à mes rêves de 1700 mots par jour. Je voulais finir avant fin novembre. Raté. Je veux finir avant 2014. Raté.

En l’absence de contrat d’édition, d’investissement financier, de promesse, de coup de pied au cul, tout glisse vers l’infini. Mais c’est trop tard, j’en suis aux deux tiers, j’ai dépassé le volume en dessous duquel je peux encore renoncer sans me détester. Mon demi manuscrit abandonné en 2011 me fait les gros yeux, me dit de ne pas reproduire la même erreur, pas cette fois. Alors j’avance, le soir, après minuit, après la fin des powerpoints, du monop, de la série du soir, de la partie de Playstation 3. L’écriture est la bonus track de mes journées, une heure par ci, quelques heures par semaine. J’avance dans des sables mouvant, chaque nouvelle phrase me prend deux fois plus de temps à rédiger que la précédente. Parce que je fatigue, parce que j’ai peur de ce que terminer implique. Pourtant je boucle. Avril 2014, le moment où je rassemble tous mes différents docx au milieu de la nuit, de l’incipit réécrit dix fois à la conclusion lâchée au fil du clavier, bourrée de fautes, semi-dyslexique. Tout ça fusionne en unique fichier, le premier jet. Cinq ans après le précédent manuscrit, presque tout pile. Je fête ça en un statut Facebook et deux tweets avant d’aller me coucher.

Sobre.

Parce qu’il reste une montagne de boulot. Il reste ma première relecture, il reste les relectures de mes Avengers de la correction (le script doctor, le tueur en syntaxe, le magicien du style etc…), il reste ma seconde relecture, il reste la correction orthographique, il reste la mise en page, il reste l’impression et l’envoi. Il reste tous les proches qui n’aimeront pas trop et qui, à l’inverse d’une majorité d’inconnus, savent comment te joindre pour te le dire directement. Il reste la boule au bide à attendre les lettres types envoyées par des stagiaires trop surmenés pour faire leur boulot convenablement. Il reste la possibilité d’un échec.

Il reste cette putain de boule d’espoir, au fond des tripes, qui brille si fort que mes potes, ceux qui sont proches, voient toujours, quand bien même je leur dit des trucs cons. Il reste le fait que j’ai bouclé un manuscrit, pour la première fois depuis cinq ans, en cinq ans. Preuve s’il en fallait que rien ne se perd vraiment jamais, que chaque mot posé peut être récupéré, rattrapé au vol, réutilisé, remixé, matière première à quelque chose de neuf.

Et alors que je vais me coucher, épuisé de ce marathon, terrorisé par la suite, j’espère que vous profiterez du fait que je dorme, que je ne sois plus là, pour faire vos propres fonds de tiroir.

B E L I E V E.