Logorrhée en bouteille

Deux ans à refouler tous ces trucs.

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Un peu las d’agiter mes bras dans le vide, j’avais fini par ne plus trop parler écriture, bouquins, rédaction, édition. Mais parce que j’avais trop parlé pendant des années, j’avais décidé de compenser un peu en ralentissant. L’esprit préoccupé par d’autres priorités, plus prosaïques à base de beurre demi-sel dans les épinards bio, j’ai loupé une soirée d’inauguration du salon du livre, puis une autre. A quoi bon venir en représentation puisque que je n’avais rien à montrer, rien à démarcher. J’ai aussi laissé filer des amis, qui étaient aussi des contacts, par manque de temps ou simple éloignement. Bien sûr, je continuais à lire des bouquins, à tapoter des suites de mot, à me tenir informé du petite monde de l’édition. Mais c’était en vase clôt.

Puis j’ai bouclé un nouveau manuscrit. Et c’est un peu comme se réveiller d’une trop longue sieste, ça pique le crâne, tu ne réalises plus trop où tu es ni quel jour on est. J’ai étiré mes vieux muscles, j’ai repris contact avec quelques personnes, j’ai commencé à refaire ce pourquoi je me suis enfermé pendant cinq ans post bac : communiquer, aller vers les autres, raconter où j’en suis, où je veux en être. Je suis parfaitement conscient que je n’y arriverai pas seul, à affiner mon texte, à le corriger, à le mettre en page, à faire en sorte qu’il soit lu, à faire en sorte qu’on l’arrache à la fange pour l’envoyer tout là-haut (imaginez la pince mécanique de Toy Story, mais avec un paquet de feuilles A4 à la place des aliens).

Et moi, le type rouillé, qui pensait avoir pris un peu de recul, je réalise que je ne faisais que me voiler la face. Je me suis lancé dans des explications de plusieurs heures de ce que je faisais, sur la construction narrative, sur les différences de style d’un pays à l’autre, sur les maisons d’édition, le choix des manuscrits, les failles et exploitations possibles du système. Je balançais tout pêle-mêle, les anecdotes personnelles, les anecdotes d’autres auteurs, d’éditeurs, les résultats de mes expériences, les conclusions de mon mémoire sur le marketing littéraire français. Il suffisait que quelqu’un me lance, sur mon texte, sur le milieu, sur les auteurs, n’importe quoi était allumette, feu à la réserve de poudre. Plusieurs fois ces dernières semaines je me suis surpris en plein monologue, essoufflé par tout ce qui ne sortait plus, cette logorrhée de l’infini, ces frustrations du type qui n’avait plus le temps, plus l’énergie, plus l’opportunité d’exprimer tout ça.

Et c’était un bonheur, pouvoir disposer tout ce que j’ai accumulé de faits, de ressentis, d’événements, sur un coin de table; Tout montrer, tracer des lignes entre les éléments, répondre aux questions de ceux que cela intéressait. Cela m’avait manqué. Beaucoup.

Je me suis répandu auprès d’amis proches ou non, auprès de gens qui ne pouvaient rien pour moi, auprès de gens que je ne connaissais pas avant. Je parle à quiconque désire m’écouter pour compenser toutes ces connaissances du milieu qui sont passées à autre chose, qui ont disparues, qui ne sont plus mes points de repères. Bien sûr, il en reste, bien sûr, j’en ai de nouvelles et, plus important, je pense que se cachent parmi ceux qui me lisent ici ou ailleurs, plein de gens que je ne connais pas encore, avec qui j’aurai des conversations fascinantes autour de l’édition, du livre, de mon texte.

Cette espèce d’explosion verbale, de contrecoup de deux ans de silence relatif me procure une joie sans fin, de voir à quel point je prends plaisir à discuter, expliquer, débattre. Et en même temps, cela me rappelle tous les compromis consentis pour ranger cette passion, au fond de moi, comme la plus jolie des mauvaises herbes. Parce qu’à présent que ça ressors, que je me laisse envahir, fiévreux et heureux, j’ai peur de tout avoir à recommencer, si jamais je dois faire marche arrière, si je dois arracher ce lierre qui, envers et contre tout, fait partie de moi.

J’espère que non, j’espère que je pourrais laisser faire, cette fois. Que cela fasse une fois pour toute partie de ma vie, et pas seulement de ma vie rêvée.