Working On My Novel

Tout le monde se contrefout prodigieusement que tu bosses sur ton manuscrit.
Mais genre, vraiment. On s’en bat les steaks tartares piment d’Espelette sur lit d’oignons confis à l’huile de truffe. On s’en fout quoi.

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Un bouquin, ce n’est pas comme un beau dessin dont tu peux montrer les crayonnés, le noir et blanc, l’ébauche de couleur. Ce n’est également pas comme une chanson d’où tu peux extraire un couplet, quelques accords. Ce n’est pas non plus comme une vidéo, avec des captures d’écran, des storyboards. Un bouquin tu peux, au mieux, en balancer un extrait décontextualisé, pénible à lire car long et textuel. Tu peux, au pire, t’auto-citer, ce qui passe assez vite (euphémisme de immédiatement) pour de la prétention. La cuisine littéraire n’intéresse que dans l’après coup, si le texte est terminé, s’il fonctionne, ou est un échec retentissant.

S’il est difficile de rendre intéressant et/ou de partager le processus d’écriture d’un texte de fiction, l’écriveur n’est pas différent des autres types d’artistes amateurs. Il a besoin de partager son travail, d’obtenir des encouragements, un peu d’attention, une validation quelconque (exhibit A : ce blog dans sa forme initiale). On trouve en ce moment de plus en plus de tweets jetés à la mer, de gens qui nous racontent, dans toutes les variations possibles, qu’ils travaillent sur leur roman. Aujourd’hui je le sens bien. Ca y est j’ai débloqué un truc. Obligé d’annuler une soirée. Ma meuf me fait la tête. Et ainsi de suite, chaque proposition intégrant ces mots magiques « working on my novel ». L’accumulation, comme souvent, rend la chose risible. Regardez toutes ces personnes qui ne montrent rien, qui déclament, qui performent dans le vide. D’où un compte Twitter dédié qui reproduit les tweets en question. D’où un livre papier qui reproduit les tweets en question (passons sur la cruelle ironie de publier un livre à partir de contenus de personnes désespérées qui aimeraient publier un livre).

Et oui, c’est un peu ridicule, de twitter sur l’avancée de son manuscrit. Tout comme c’est un peu ridicule de bloguer sur l’avancée de son manuscrit. Un « ami » s’était amusé du fait que si j’avais rédigé de la prose à chaque fois que je bloguais, j’aurais trois livres d’avance. C’est, en plus d’être odieux, passer à côté du fait qu’écrire se fait à vide, sur énergie auxiliaire, avec si peu d’encouragements, de possibilités de se recharger auprès des autres. Le plus drôle, c’est que j’avais fini par le croire, qu’il fallait arrêter de s’exprimer là-dessus, arrêter de s’exposer, arrêter de chercher l’approbation ou l’encouragement de proches, d’inconnus. Voir ces dizaines de tweets, interminable complainte des wannabes du monde entier, m’a mis en face de l’évidence. Ceux qui écrivent sont désemparés par leur medium, par l’impossibilité d’aller chercher de l’énergie autrement que par la parole performative. J’écris parce que j’écris que j’écris. Cette étape est nécessaire, la technologie débloque cette possibilité, d’aller jeter ses 140 caractères de détresse dans les tréfonds des réseaux, en quête d’un petit fav ou deux.

Alors je me suis fendu d’un petit #WorkingOnMyNovel par solidarité.
Et d’un présent article, performatif.

Parce que oui, je bosse sur mon manuscrit, et ça avance doucement alors que c’est fini (bububu). Promis.

Le déni, allégorie (capture du jour) :

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