Le grand cahier / Agota Kristof

Je n’avais jamais entendu parler du Grand cahier. Le truc s’est écoulé à masse de centaines de milliers d’exemplaires à travers le monde, a été adapté au cinéma, mais m’est passé complètement au-dessus. Il aura fallu que l’on me l’offre, en me promettant que « c’est un truc de fou j’ai vraiment besoin que tu le lises en plus c’est méga court » pour que je me penche dessus. Étrange sensation que de troquer mon Kindle pour un poche en papier, et de devoir encore et encore me confronter à sa couverture.

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Pendant la seconde guerre mondiale, deux jumeaux sont confiés à leur grand-mère acariâtre et sadique. Les mômes mettent au point tout un tas d’exercices et de stratagèmes pour tenir bon et survivre le temps que durera le conflit. Chaque progrès et observation est noté dans LE GRAND CAHIER.

Je paraphrase le résumé Wikipedia mais l’essentiel est là. L’histoire se développe au fil de très courts chapitres thématiques, qui fonctionnent presque sur une logique de fable, avec une leçon à la fin. Parce que Le grand cahier pose la question de l’adaptation pour survivre. Si les gosses commencent victimes, ils finissent assez vite caïd du quartier, avant de virer juge, bourreau et pire encore. Les deux gamins s’exprimant à « nous » sur toute la durée du livre, on assiste à l’évolution de cette espèce de double terminator en culottes courtes. L’emploi de la première personne du pluriel et le refus de décrire le moindre sentiment ou pensée interne rend le style du texte particulièrement sec, dur et, très vite, malaise. Sans parler de cette étouffante couverture, poster du film, deux enfants qui font la gueule, en mode regards de psychopathes en devenir. Chaque fois que je rouvrais le poche, je devais les fixer, ces deux-là.

Et je me suis demandé, dans quelle mesure ma légère angoisse face à cette photo a joué sur ma compréhension du livre. J’ai l’impression d’avoir trouvé les deux héros beaucoup plus creep que prévu, beaucoup plus vite que prévu. J’avais quelques malaises d’avance sur le moment où le livre part enfin en sucette, car oui, il y a (plusieurs) points de non-retour. Parfois c’est au détour d’un chapitre, quelque chose d’ultra gore, ou d’ultra angoissant. Puis, dans le dernier tiers, c’est non-stop, jusqu’à cette conclusion d’un enfer absolu. Si la question que pose ici Kristof est de savoir jusqu’où il faut aller pour survivre en temps de guerre, ce que je retiens moi c’est que passé un certain point d’inhumanité, cela n’en vaut plus vraiment la peine.

Je comprends pourquoi on m’a conseillé ce livre, pourquoi il a tant pu bouleverser. Je me suis laissé toucher plusieurs fois, juste assez pour que les derniers chapitres viennent m’empoisonner les tripes comme rarement. Avec, toujours, ces deux acteurs flippants en couverture, qui me hantent alors même que j’ai ressorti et posé le livre sur mon bureau pour écrire cette note. Frisson.

Le roman est top mais prenez une édition à la jaquette plus neutre, vous dormirez mieux.