Nous devons aller plus profond

L’expertise me fascine, dans la mesure où j’ai pris conscience qu’il était possible de creuser à l’infini n’importe quel sujet. Prenez les cuiseurs à riz par exemple. Tu commences à découvrir la programmation électronique, puis la chauffe à induction, puis des micro-ajustements de cuisson. Et quand tu penses en avoir fini tu plonges dans les variétés de riz, les méthodes de production, les lieux de production, les dates de production. Le sujet est inépuisable, infini. Et c’est pareil pour tout, de la même façon que j’ai plongé pendant un an dans les jeans selvedge, ou ma passion pour les claviers.

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D’ailleurs j’ai fait une rechute, vis-à-vis des claviers.
Dans les épisodes précédents, j’avais enfin renoncé à mes claviers à membrane pour passer aux claviers mécaniques, joie des ressorts sous les doigts, du clac clac clac effréné. A l’époque j’avais testé les principaux types de touches, défini mes affinités et besoin, puis jeté mon dévolu sur un modèle parfaitement équilibré.

Or le mois dernier il m’a fallu un nouveau clavier, pour mon bureau. Et j’aurais pu la jouer simple, dupliquer ma précédente réussite, acheter le même modèle. Sauf qu’entre temps je m’étais renseigné, en dilettante, sur ce qu’il existait et ce qu’il est possible de faire. C’était foutu, j’étais déjà plus profond. Un cran trop loin dans l’expertise de l’infini.

J’ai cette rentrée créé mon premier clavier personnalisé, frankenstein de plusieurs pièces et fabricants différents. J’ai commandé des touches MX Clear, plus dures que celles auxquelles je m’étais habitué, et difficiles à trouver sur des claviers montés. Puis j’ai trouvé des dessus de touche en PBT, un plastique plus rigide et « rugueux » que l’ABS utilisé un peu partout. J’en ai commandé deux jeux, un avec des touches écrites, un avec des touches neutres, pour peu à peu retirer les lettres de mon clavier, m’apprendre à taper sans regarder. Enfin, j’ai fait faire une touche Echap sur mesure, couleur et logo, pour donner un petit style corporate à l’ensemble. Chaque élément est arrivé à part, sur une interminable semaine. Puis j’ai passé deux heures à jouer aux LEGO, enfoncer les bons capuchons sur les bonnes touches, mettre un peu de lubrifiant dans les mécanismes, me tromper, rater, recommencer.

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La débrouille en valait la peine. J’adore mon nouveau clavier, les sensations de frappe, les ajustements entre mes précédents ressors et plastiques face aux nouveaux, la joie de ne plus le regarder pour rédiger. Un bonheur. Et à peine ai-je eu le temps d’apprécier mon nouveau petit monstre, j’ai eu l’envie d’aller plus loin. Pourquoi pas des touches MX Grey, encore plus dures ! Ou des MX Green, qui font clic clic clic en plus de clac clac clac ? D’ailleurs pourquoi ne pas insérer des LED moi-même dans les touches, créer mon propre arc-en ciel ?! POURQUOI PAS ?!

Cette foutue expertise, le fait que plus l’on s’intéresse à un sujet et plus il vous happe, et vous entraîne dans les profondeurs. Parfois c’est génial, grisant, de s’imprégner encore et encore, de creuser jusqu’à comprendre plus, savoir plus. Mais devenir expert d’un sujet c’est délaisser tous les autres. A moins d’en faire sa vocation il faut le plus souvent réaliser lorsqu’on a en eu assez, lorsque l’on a pris ce qu’il y avait à prendre. C’est ça un bon casse : rentrer, piller, sortir. S’éterniser c’est prendre le risque de ne jamais ressortir.

J’ai remis mes rêves de clavier en boîte, profitant avec joie et délectation de mon nouvel outil. Même si je sais que ce répit n’est que temporaire. Qu’il faudra peut-être conseiller quelqu’un, ou remplacer mon matériel. Et qu’à ce moment-là, je sombrerai à nouveau, en peu loin dans l’abysse.

Loué soit le Soleil !

J’ai essayé Dark Souls en 2011, au plus fort de la hype.

J’ai tenu cinq heures, en tout. On m’avait prévenu pour la difficulté, pour l’exigence, pour les crises de nerfs. Mais j’étais un vrai gamer, j’avais surmonté pire, du moins je le pensais. Même pas une demi-douzaine d’heures et je jetais l’éponge. Quel jeu de merde. Je bloquais sur un point de détail : le fait que mourir force à passer de longues minutes de stress à refaire des passages déjà réussis, tout ça pour avoir l’opportunité d’essayer à nouveau le passage non réussi. Biberonné aux jeux qui sauvegardent tout le temps, pour rien, je hurlais à qui voulais l’entendre que Dark Souls était injuste, une immense perte de temps. Pire, qu’il s’agissait entendons-nous bien là-dessus, d’un jeu de merde.

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Pendant des années j’ai rationnalisé ma défaite ainsi que ma haine du titre de toutes les façons possibles. M’accrochant à mes quelques arguments, je considérais tous les amateurs du titre comme une secte ayant décidé d’un commun accord d’adorer le jeu pour ne pas passer pour des cons. Le roi est nu, et Dark Souls c’est de la merde.

Au fond, je savais, qu’il y avait plus de chances que le jeu soit bon plutôt que j’aie raison. La dissonance cognitive, celle qui t’empêche de te remettre en question, faisait le job. Je ne démordais pas. Même si, dans le doute, je suis devenu peu à peu moins vindicatif. Faites ce que vous voulez, aimez ce que vous voulez, je sais que j’ai raison et pas vous.

Cette année je me suis lancé dans Bloodborne, qui est un Dark Souls avec des fusils et des roulades et une esthétique gothique. J’ai plongé, décidé à redonner une chance au genre, au développeur (le planning désespérément vide la PS4 a pas mal aidé, aussi). Après quelques heures d’enfer, j’ai adoré, au point de platiner le titre. Et plein de choses que je refusais de comprendre sur Dark Souls ont fini par cliquer, la logique interne, les systèmes de jeu, les timings. Parce que Bloodborne est mon jeu de l’année et comme j’ai littéralement fait tout ce qu’il y était possible de faire, j’ai racheté Dark Souls, quatre ans plus tard, et j’ai relancé une partie.

Les mêmes frustrations, les mêmes rages. Sauf que cette fois j’ai poussé, j’ai continué à avancer, à ne pas renoncer. Une grosse trentaine d’heures de jeu et autant à lire des guides plus tard, et je suis aux portes du boss de fin. Le jeu est toujours lent, l’esthétique toujours un peu à côté de ce que j’aime, et le temps passé à retourner se fritter contre un boss après un échec est toujours une lente et insupportable agonie, mais j’ai bien aimé.

Et c’est un sentiment d’une euphorie rare, que d’admettre que l’on a pu se tromper, de surmonter sa dissonance cognitive. Parce qu’au fond je savais, et que ça me grattait à l’intérieur du crâne, de savoir que je me voilais la face par égo mal placé. Une hate en moins, une névrose en moins, une chouette expérience de jeu en plus. Trois baffes pour le moi de 2011 qui rationnalisait son manque de persévérance.

Tout est bien qui finit mieux.
A conditions d’être prêt à mettre ses certitudes en danger

The Children Act / Ian McEwan

Je règle son sort à la pile au pied du lit, les trucs récupérés en route que je n’ai pas le temps de lire quand j’écris. J’avais acheté The Children Act de Ian McEwan au printemps, sur un coup de tête en visite à Londres. Ian McEwan m’a autant souvent soufflé qu’il a parfois pu me décevoir. Bien décidé à ne pas savoir à quoi m’attendre je n’ai pas lu les critiques avant de passer en caisse. Je me suis contenté du résumé au dos du livre.

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Fiona a bientôt 60 ans. Elle exerce son métier de juge à la Haute Cour de Londres, où elle s’occupe du droit de la famille. Elle-même sans enfant, elle se voit contrainte de congédier son mari lorsque celui-ci lui confie son besoin d’aller voir ailleurs. A présent seule, elle doit affronter sans aide une épineuse nouvelle affaire. Un jeune homme témoin de Jéhovah refuse la transfusion sanguine qui lui sauverait la vie. Ne souhaitant pas trancher sans avoir toutes les cartes en main, Fiona décide de rencontrer le garçon.

The Children Act est un petit livre tout simple. Ça parle du couple qui vieillit, de la religion, d’amour et de notre incapacité trouver la bonne façon d’y répondre. L’histoire découle peu ou prou comme l’on pourrait s’y attendre, tout le monde a les réactions attendues aux événements qui se déroulent dans l’ordre prévu. Rien ne m’a trop bousculé. J’ai eu l’impression de lire quelque chose qui me rincerait de ma précédente lecture sans pour autant trop rester en moins en attendant la prochaine. C’est un trou normand littéraire, sucré, avec du caractère sur le moment, mais un simple apéritif entre deux plats. De la même façon qu’il a fallu que je retourne lire le wiki sur Sweet Tooth, le précédent McEwan, pour me souvenir de ce dont il parle, je suis à peu près certain que j’aurai tout oublié de The Children Act d’ici quelques semaines.

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Mais ce n’est pas forcément un mail, puisque je ne regrette pas. Le style est toujours aussi élégant et agréable à la lecture, bien vu et juste. On y trouve plein de jolies phrases et de douces observations. Sorti ce mois-ci chez nous sous le titre L’intérêt de l’enfant, ce Children Act m’aura accompagné un peu moins d’une semaine avec plaisir (oui j’ai des trajets de métro très court ce n’est pas idéal j’en conviens). Et en ces temps de tristesse littéraire, c’est déjà pas mal. En attendant la prochaine lecture.

De retour à la pile au pied du lit.