Fortunately, The Milk / Neil Gaiman

Étrange croisement d’actus autour de Fortunately, The Milk, un court livre pour enfants écrit par Neil Gaiman et illustré par plusieurs gens. Le génial réalisateur Edgard Wright envisage de porter l’histoire à l’écran avec Johnny Depp dans le rôle principal, alors que plus près de chez nous le bouquin sort sous le titre (malheureux) de Par bonheur, le lait. Ayant acheté mon exemplaire la semaine dernière, cet article se base sur l’édition américaine. Car, astuce, chaque pays possède son illustrateur attitré. Si le génial Boulet s’est occupé des gribouillis pour la France, c’est le non moins génial Skottie Young (Marvel) qui officie sur la version US.

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Fortunately, The Milk, donc, c’est l’histoire d’un papa qui met bien trop longtemps à aller acheter du lait pour les céréales de ses mômes. Une fois de retour, à la bourre, le papa se lance donc dans le récit de pourquoi tant de retard. C’est bien simple : il a été kidnappé par des extraterrestres, avant de vivre un long périple à travers le temps en montgolfière, accompagné d’un scientifique stégosaure.

Neil Gaiman se fait plaisir avec une histoire au final assez simple. On suit les péripéties à peu près linéaires du papa et de sa bouteille de lait, jusqu’à une conclusion à peu près convenue. L’intérêt n’est pas tant la structure ou un twist que de simplement profiter d’une histoire complètement foutraque, agrémentée de pas mal de blagues absurdes. Et puis il y a les dessins. Pas juste une illustration de temps en temps, non, les dessins sont partout. Souvent le texte finit par se prendre au jeu et on assiste à des jeux de mise en page, de typographie. Tout est très ludique. Le trait de Young se prête à merveille à l’aventure, et on se délecte de son style empreint de Burton mais marqué par ses années à faire des comics plus classiques.

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Pour même pas six euros, ce fut une petite heure de lecture plaisir. Rien de bien fou non plus, juste un court kif réalisé par des gens de talents. Je ne peux que conseiller fortement.

Puis je suis tombé sur l’édition française, qui sort là maintenant. Et le titre me rend fou. Je ne comprends pas qu’on se permette de traduire « fortunately » par « par bonheur ». Enfin si, je comprends la démarche, la logique, mais je trouve absurde que l’on puisse se permettre de trancher. D’autant que la phrase apparaît dans le livre et ne sonne pas du tout comme cela en anglais, à mon sens. Rester fidèle ou adapter, un débat qui m’a replongé dans mes cours de traduction à la fac, où déjà à l’époque j’étais un cran trop puriste pour mes profs (et leur notation, du coup).

Adapter, c’est trahir. Et je préfèrerais toujours du littéral bancal à de l’adapté propre.

Heureusement, je n’ai pas à me poser cette question, en tout cas pour l’anglais. Et je reste avec mon Fortunately, The Milk, quitte à aller feuilleter l’interprétation graphique de Boulet en librairie. C’est, pour moi et mes années de fac, une chance. J’en conviens. Après, et je m’avance peut-être, mais si vous n’osez pas passer à l’anglais, peut-être qu’un livre pour enfant, court, écrit gros avec des structures grammaticales simples, c’est l’occasion de se lancer.

Quoi que vous fassiez, il n’y a je pense pas d’erreur possible, juste mes névroses.

The Art of The Memoir / Mary Karr

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Deux trucs que j’aime bien : les memoirs et les névroses de la littérature française.

Vous allez voir ça tombe plutôt bien. Les mémoires sont un genre littéraire où l’on retrace tout ou partie de sa vie ou d’un événement que l’on a vécu de près ou de loin. On a plein de livres français dont le titre démarre par « Mémoires de truc bidule » preuve qu’on tient quelque chose. Un memoir est l’appellation anglo-saxonne de ce genre et reste très populaire là-bas, où l’on considère qu’il s’agit bien d’un genre à part de la fiction, du récit ou du document. Il y a tout ceux-là, mais il y a aussi les memoirs. Malheureusement en France on est très névrosé et si on ne fait pas un Roman on ne fait pas « vraiment » de la Littérature. On pense qu’on ne gagnerait pas de prix, et que les gens ne voudraient pas nous lire. Du coup quand on veut écrire des mémoires on assume pas trop trop et on maquille plus ou moins salement. L’important c’est que ça sorte sous la grande bannière des Romans.

On ne fait donc pas des mémoires on fait de l’autofiction. Ou, quand on s’en tient aux faits tu peux passer au performatif tel un Beigbeder qui s’en bat les couilles en intitulant ses mémoires « Un roman français ». Aka vos gueules mettez moi dans le bon rayon et sur les bonnes listes s’il vous plait. Ah, quel bel exemple de notre exception culturelle française et de nos névroses littéraires. J’aime bien. Mais j’aime aussi les memoirs et j’aimerais qu’ils soient plus faciles à identifier (et à écrire puisqu’on a moins à maquiller) comme chez nos camarades anglo-saxons chez qui on peut publier « Titre du livre, a memoir » sans craindre le pilon.

(Notez que je dis peut-être en partie des conneries mais c’est en tout cas le ressenti que j’en ai et ça me permet d’amorcer sereinement la suite de cet article car tout est lié mes amis ainsi je vous le prouve.)

J’ai lu The Art of Memoir, par Mary Karr. Il s’agit du troisième memoir écrit par une professeure de littérature, très connue pour ses deux premiers memoirs, et qui enseigne le memoir comme genre littéraire. J’espère que vous me suivez. Il s’agit, dans les faits, d’un tout petit livre qui raconte le rapport aux mémoires par l’une des plus grandes auteures de mémoires contemporains. Mary Karr utilise des dizaines d’exemplaires et autres citations, enrichis de détails de sa vie personnelle et professorale, pour déterminer ce qui fait, à son sens, de bonnes mémoires. Il y est question de la faillibilité de la mémoire, de tricheries, de corrections, de dialogues, d’intention. Le livre est plein de micro leçons et autres digestions rendues possibles par des décennies d’études et d’enseignements sur le sujet. C’est tout simplement passionnant.

Mary Karr est habité par son sujet et transmet sans aucun problème sa passion, d’autant qu’il s’agit ici de réfléchir sur comment raconter son histoire, comment faire émerger l’universalité à partir de son vécu personnel. Lire The Art of Memoir c’est avoir envie de dévorer plein d’autres livres, d’en écrire soi-même. C’est une exploration parfois énervée, parfois joyeuse, d’un pan entier de la littérature mondiale (les exemples ne se cantonnent pas à l’anglo-saxon). J’ai dévoré le bouquin en quelques jours à peine. Et ça m’a foutu un peu les boules. Parce que je me suis souvenu du statut trouble du genre des mémoires en France. Et qu’au lieu d’avoir honte de ce qu’on écrit, ou au lieu de le maquiller, peut-être qu’il serait temps d’assumer. Que l’on puisse enfin savoir qui écrit quoi, quel texte est quoi, et qu’on puisse, à la manière de Mary Karr, commencer à les étudier convenablement.