The Art of The Memoir / Mary Karr

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Deux trucs que j’aime bien : les memoirs et les névroses de la littérature française.

Vous allez voir ça tombe plutôt bien. Les mémoires sont un genre littéraire où l’on retrace tout ou partie de sa vie ou d’un événement que l’on a vécu de près ou de loin. On a plein de livres français dont le titre démarre par « Mémoires de truc bidule » preuve qu’on tient quelque chose. Un memoir est l’appellation anglo-saxonne de ce genre et reste très populaire là-bas, où l’on considère qu’il s’agit bien d’un genre à part de la fiction, du récit ou du document. Il y a tout ceux-là, mais il y a aussi les memoirs. Malheureusement en France on est très névrosé et si on ne fait pas un Roman on ne fait pas « vraiment » de la Littérature. On pense qu’on ne gagnerait pas de prix, et que les gens ne voudraient pas nous lire. Du coup quand on veut écrire des mémoires on assume pas trop trop et on maquille plus ou moins salement. L’important c’est que ça sorte sous la grande bannière des Romans.

On ne fait donc pas des mémoires on fait de l’autofiction. Ou, quand on s’en tient aux faits tu peux passer au performatif tel un Beigbeder qui s’en bat les couilles en intitulant ses mémoires « Un roman français ». Aka vos gueules mettez moi dans le bon rayon et sur les bonnes listes s’il vous plait. Ah, quel bel exemple de notre exception culturelle française et de nos névroses littéraires. J’aime bien. Mais j’aime aussi les memoirs et j’aimerais qu’ils soient plus faciles à identifier (et à écrire puisqu’on a moins à maquiller) comme chez nos camarades anglo-saxons chez qui on peut publier « Titre du livre, a memoir » sans craindre le pilon.

(Notez que je dis peut-être en partie des conneries mais c’est en tout cas le ressenti que j’en ai et ça me permet d’amorcer sereinement la suite de cet article car tout est lié mes amis ainsi je vous le prouve.)

J’ai lu The Art of Memoir, par Mary Karr. Il s’agit du troisième memoir écrit par une professeure de littérature, très connue pour ses deux premiers memoirs, et qui enseigne le memoir comme genre littéraire. J’espère que vous me suivez. Il s’agit, dans les faits, d’un tout petit livre qui raconte le rapport aux mémoires par l’une des plus grandes auteures de mémoires contemporains. Mary Karr utilise des dizaines d’exemplaires et autres citations, enrichis de détails de sa vie personnelle et professorale, pour déterminer ce qui fait, à son sens, de bonnes mémoires. Il y est question de la faillibilité de la mémoire, de tricheries, de corrections, de dialogues, d’intention. Le livre est plein de micro leçons et autres digestions rendues possibles par des décennies d’études et d’enseignements sur le sujet. C’est tout simplement passionnant.

Mary Karr est habité par son sujet et transmet sans aucun problème sa passion, d’autant qu’il s’agit ici de réfléchir sur comment raconter son histoire, comment faire émerger l’universalité à partir de son vécu personnel. Lire The Art of Memoir c’est avoir envie de dévorer plein d’autres livres, d’en écrire soi-même. C’est une exploration parfois énervée, parfois joyeuse, d’un pan entier de la littérature mondiale (les exemples ne se cantonnent pas à l’anglo-saxon). J’ai dévoré le bouquin en quelques jours à peine. Et ça m’a foutu un peu les boules. Parce que je me suis souvenu du statut trouble du genre des mémoires en France. Et qu’au lieu d’avoir honte de ce qu’on écrit, ou au lieu de le maquiller, peut-être qu’il serait temps d’assumer. Que l’on puisse enfin savoir qui écrit quoi, quel texte est quoi, et qu’on puisse, à la manière de Mary Karr, commencer à les étudier convenablement.