Au bout des doigts

J’ai acheté un livre en papier, encore.

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Parce que la couverture me plaisait bien. Parce que j’avais envie de sentir le poids de l’objet sur mes mains, la texture des pages sous mes doigts. J’ai été content pendant environ une grosse trentaine de secondes. Puis le début des emmerdes. La pluie de janvier qui m’empêche de lire quand je veux, le poids du truc dans mon sac en plus du PC et de mon calepin quand je dois faire trois fois le tour de la ville dans une journée de taf, et puis ces bords qui se cornent, petit à petit, comme une meule qui limerait lentement ma santé mentale. 400 pages, des semaines de lecture et je n’en viens pas à bout, parce que je ne peux pas le lire quand je veux comme je veux.

Le problème c’est que j’aime trop les objets : livres, revues, jeux vidéo en boîte, jeux de société, figurines, et tout ce que vous pouvez imaginer. J’aime acheter ou recevoir l’objet, le déballer, le soupeser, éprouver son existence. J’ai par exemple fait l’acquisition de l’édition physique de l’extension de The Witcher III. J’aurais pu économiser quelques deniers et la prendre en numérique, mais là on m’a promis une belle boîte et des dizaines de cartes de Gwent imprimées pour mon plaisir. Quel bonheur à la réception, le carton du coffret, l’odeur des cartes que l’on retire de leur cellophane. J’ai été heureux pendant facilement deux bonnes minutes. Maintenant j’ai un gros bloc de carton et des cartes auxquelles je ne jouerai jamais. Bien vu.

Après je suis en progrès constant, je crois. Cet été j’ai passé deux semaines au Japon sans acheter aucune (grosse) figurine d’anime, malgré les raretés, malgré les promos, malgré mes mains autour de l’emballage et mon reflet dans le plastique. J’ai à chaque fois tout reposé sur les étagères. Dans le même ordre d’idée j’ai fini par lâcher prise sur tous ces Kickstarters de jeux de société auxquels je ne jouais de toute de façon jamais, faite de pouvoir organiser le moindre évènement avec des gens. Certes, là encore je clique, je zoome sur les images, je me dis que hey, trente dollars pour un aussi joli jeu de plateau, même si j’y joue pas, on sait jamais, hé. Puis non.

Incapable d’accepter le fait que l’usage que je fais des objets n’est pas compatible avec mes envies d’acquisition compulsives, l’espace disponible chez moi, je continue à me laisser prendre au jeu. Je commande un pack de figurines Gravity Falls (aucun regret), je m’offre un nouveau livre de papier format rentre pas la poche. Parce que quand bien même je joue au technocrate qui habite la matrice, j’aime manipuler des objets, les poser, les déplacer, contempler leur accumulation.

Et parfois, je finis même par m’en servir, comme le ferait une personne normale. C’est-à-dire qu’à la fin de cette phrase j’irai me mettre au lit avec mon livre en papier, que je lirai au calme à la lampe de chevet, sans métro, sans pluie, sans sac, comme avant.

[Notons que, même cinq ans après, je reste la proie de mes sujets de mémoire universitaire : les couvertures de roman français et les éditions collector dans le jeu vidéo. A défaut de progresser j’ai le mérite d’être constant.]