A quoi bon

A une époque je lisais et chroniquais ici un livre par semaine. C’était un beau challenge, pour la discipline, la régularité du travail et, aussi un peu, travailler sur mes complexes de lecteur. Entre autres règles tacites de cet exercice, il y avait l’obligation que quoi que je lise et quoi que j’en pense, je le chronique. Parfois c’était le livre d’un pote qui ne m’avait pas trop emballé, et donc je jouais le jeu, et une fois sur deux je perdais le pote (moralité : ne lisez pas vos amis, jamais). Parfois c’était un livre que j’avais détesté, et je le torpillais, et je me vautrais dans la bêtise régressive et crasse de l’éclatage en règle sur internet. Joie et félicité.

Ce préambule parce que j’ai la semaine dernière trouvé, acheté et lu un livre que je n’ai vraiment pas aimé. Et que je ne vais ni vous dire lequel est-ce, ni vraiment vous en parler.

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Il s’agit d’un recueil d’articles de blog, sur un sujet qui m’intéresse, mais jeté sur page sans réflexion d’ensemble ni (semble-t-il) de retravail éditorial. J’ai assez vite lu ces quelques notes dépareillées, où se mêlent langage bancal de premier jet, remarques classistes gênantes et manque total d’approfondissement du sujet. Mon truc préféré restera les deux fois où des articles parlent du même point de détail sans que l’éditeur ne prenne la peine de faire rajouter une annotation ou une petite remarque de continuité montrant qu’on est dans un grand ensemble et non un Frankenstein de pages web éparses.

Horriblos.

A une époque j’aurais adoré défoncer éditeur et auteur, jeter tout le monde sous le bus et me lamenter de l’état de l’édition en France. Mais à quoi bon, vraiment. Je ne suis pas journaliste, je ne suis pas payé pour ces chroniques, personne ne force ma main (et pas grand monde ne me lit). De plus, quel intérêt d’aller tabasser ce bouquin quand la moyenne des ventes d’un premier livre en France est de 500 exemplaires. Et enfin, parce que j’ai cherché, j’ai trouvé CV et photo de la personne derrière les mots. Profil Facebook tout en sourire et joie de vivre, photo LinkedIn apprêtée. L’empathie fait son boulot. Cette personne existe, sur internet, avec un blog et un éditeur et potentiellement une alerte Google sur son livre. J’ai l’ai lue, et elle peut me lire si j’en parle. Ai-je vraiment besoin de faire ça ? Non.

C’était deux cent pages un peu nulles, je regrette ma poignée d’euros et mon temps perdu. Mais je suis trop vieux pour faire une note de blog assassine. Et je me dis, qu’avec un peu de chance, vous êtes trop vieux pour apprécier le dégommage trop facile de quelqu’un qui ne m’a rien demandé.

Retours

Le meilleur truc avec l’écriture en solitaire, c’est que tu es cent pour cent responsable du texte. Le projet n’avance qu’avec toi, que dans ta direction. Tu es seul dépositaire du rendu et de sa qualité. Si c’est bien, c’est grâce à toi. Si c’est pas bien, c’est de ta faute. Le soumettre à un éditeur est un processus violent. Tu n’es pas par-dessus son épaule, tu n’as pas d’entretien, pas d’argumentaire, aucun recours. Tu envoies et tu attends. C’est passer d’une situation où tu contrôles tout à une situation où tu ne contrôles rien.

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Depuis des mois je chine de mon côté. Une demi-douzaine de personnes en position de statuer sur mon devenir m’ont lu. J’ai eu de l’aide pour chacune de ces pistes. Pour chaque contact éditorial il y aura eu quelqu’un (proche, moins, proche, ami, quasi inconnu) pour dire de faire attention à ce texte, de faire attention à moi, qu’il y a peut-être quelque chose de spécial. Ma reconnaissance est infinie. C’est à la fois tout ce que je demande mais aussi le plus beau coup de pouce du monde : « lis attentivement ce texte ». C’est l’ultime pouvoir avant le grand saut, celui de faire en sorte que l’œil qui me lira sera au minimum attentif, au mieux bienveillant.

Et de la bienveillance, j’en ai eue, plein. J’ai été reçu physiquement par trois personnes, dont une qui m’a donné les armes et la motivation nécessaires pour réécrire le texte durant l’été. Tous les autres éditeurs contactés m’ont fait un retour détaillé. Un seul fut réellement négatif. Ce sont, avec un peu de recul, des statistiques extrêmement positives. Bien sûr les critiques font mal, et les conseils poussent vers la folie, encore plus quand chacun contredit son voisin, que ceux qui me lisent ne font pas les mêmes analyses de qualité et de faiblesse. Au moins la plupart s’accordent sur le fait que le compte y est presque, que ce ne sera pas avec eux sur celui-ci, mais que cela pourrait le faire avec quelqu’un d’autre, ou sur le prochain.

Presque.

Presque c’est bien mieux que toutes les fois d’avant, mais moins bien que ce qui compte vraiment. J’encaisse, je craque, je me morfonds, je me relève, je recommence. Encore on m’aide. Des portes se ferment, d’autres s’ouvrent et je garde en tête qu’il ne m’en suffit que d’une seule. L’heure n’est pas encore au rangement au fond du tiroir. Les retours ne me poussent pas jusqu’à la case départ, ils me tirent vers l’arrivée. Ce n’est pas terminé, et j’y suis presque.

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Petit aparté.

Je ne sais pas comment vous parler de ce projet en particulier, sur quel ton, sous quel angle. Parfois j’ai envie de faire une longue frise chronologique sur plusieurs années, de l’inception du projet jusqu’à aujourd’hui.

Souvent je me dis que tant que je ne réussis pas je n’ai pas à vous infliger les coulisses. Le revers de ma quête de légitimité. D’un autre côté je pense que cela peut être intéressant, que c’est une bonne matière à pathos, intéressante d’un point de vue factuel et assez cathartique pour moi.

Je n’ai pas trouvé la bonne solution, mais je continue à chercher parce que j’aimerais bien.

A la maison

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J’ai la chance de n’avoir qu’une seule maison familiale. Pas de parents coupés en quatre, pas de déménagements, juste un étage d’une petite maison de très très proche banlieue lyonnaise. La chambre dans laquelle je dors à quasi trente piges est la même chambre dans laquelle je dormais à à peine trois piges. Tous ces murs sont une continuité, ma machine à voyager dans le futur.

Chaque fois que je reviens, souvent donc, je vois mes affaires qui gerbent de partout, les piles de fiches de cours et de vieux magazines sous les escaliers de ma piaule, les placards plein à craquer, les montagnes de jeux vidéo, le bureau mal rangé. J’ai même plusieurs livres et BD non lus, consignés à part, en attente de je ne sais quelle opportunité qui n’arrive pas.

J’ai envie de me replonger là-dedans, de déterrer de vielles photos au fond d’un tiroir, de relire des vieux test Megadrive dans Player One, de me liquéfier devant ma petite pile de lettres d’amour reçues ou non envoyées. Surtout, j’aimerais bien prendre le temps de faire la part des choses, de ranger. Il y a tellement de choses à jeter, pour faire le tri de ce que je conserve, et de ce dont je n’ai pas besoin. C’est l’affaire de quelques jours, à temps plein, en comptant les distractions, les à côté, les digressions mémorielles.

Puis je zone sur mon PC, au ciné, à la piscine. Je zone avec ma famille, avec mes potes, avec des inconnus. Terrifié à l’idée de ne pas remplir mon présent, j’hypothèque le temps que je devrais accorder au passé. Comme à chaque fois, le moment du départ venu, j’ai fait trois fois le tour de la maison pour vérifier que je n’avais rien oublié dans ma valise retour. Comme à chaque fois j’ai été frappé par à quel point je n’avais rien fait du nécessaire. Tout est toujours en désordre, les mémoires restent enfouies. Trop tard pour cette fois, j’ai un train à prendre.

« Ce serait bien qu’un de ces quatre tu t’occupes de ranger tout ton bordel et que tu décides ce que tu gardes ou non, j’ai besoin de la place. »

Oui maman, tu as raison. Mais nous sommes en retard. J’ai la chance de n’avoir qu’une seule maison familiale. Elle ne bougera pas. Je le ferai la prochaine fois. Comme d’habitude. Jusqu’à ce qu’il soit trop tard.