Flaked

Netflix, le producteur de contenus, pas le robinet internet, arrive à une période intéressante de son développement. Il sort actuellement plus de Netflix Originals que ce qu’une personne lambda est capable d’absorber. Il faut à présent faire des choix. Le côté positif de cette surabondance de « contenus », c’est qu’on commence à voir émerger des séries relativement niche, des trucs qui ne sont pas forcément conçus pour tout le monde. La série Flaked, sortie en douce entre les bulldozers House of Cards et Daredevil, est de celles-ci et m’aura parlé, à moi.

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Créée et produite par Will Arnett, Flaked démarre un peu comme un auto-remake de son autre excellente série Netflix Bojack Horseman. On y suit un quadra passé complètement paumé, qui partage sa vie entre sa boutique de meubles qui ne se vendent pas et des meetings aux alcooliques anonymes du coin. Le mec pédale dans la semoule depuis maintenant dix ans, depuis qu’il a renversé et tué quelqu’un en conduisant ivre. Cet état de flux permanent ne l’empêche pas de vivre sa petite vie pépouze dans son quartier chéri de Venice, avec ses potes, son plan cul régulier et ses contradictions.

Et ça dure comme ça pendant deux trois épisodes, sans réels enjeux. On suit cette bande de mecs sur le retour qui font du tennis au bord de la plage et sirotent des cafés allongés entre deux ouin ouin sur la vie et autres dissertations sur la grandeur d’âme des habitants de Venice. C’est à peu près là où tout le monde a abandonné, parce que la vie c’est court et que Love c’était quand même de la merde et qu’on ne les y reprendra plus et puis putain y’a Daredevil qui reprend le weekend prochain.

Mais j’ai insisté, par désœuvrement, par affect pour Will Arnett, pour la très très belle photo, la camaraderie masculine et l’imaginaire d’une petite communauté de quartier. Et juste au moment où je me disais que j’allais finir la saison du coin de l’œil, voilà que le plot a commandé à débarquer. Des bouts d’intrigue qui surgissent çà et là, des personnages mis face à des décisions de merde, pris dans leur hypocrisie et les mauvais choix du passé. Arrivé aux deux tiers de la saison, j’étais coincé, j’ai réalisé que j’aimais vraiment bien, et que j’allais rester concentré jusqu’au bout.

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Si vous me lisez, même d’un œil distrait, vous avez forcément un peu remarqué ma crise existentielle. A quoi la bon la vie, quel sens donner au taf, au temps qui passe, pourquoi ne pas se laisser porter à l’infini. Je suis temporairement devenu un épisode de Girls ma foi, c’est ainsi. Et Flaked c’est toutes ces angoisses, mais transposées à la quarantaine. Et ça m’a fait un bien fou. Parce que je lis partout des analyses merdiques sur le malaise de ma génération, sur le fait d’être des éternels adolescents, insatisfaits et à peine fonctionnels. Sauf que là, dans ma TV (ou sur mon téléphone), j’avais des fortyquelquechose avec les mêmes questionnements, les mêmes angoisses. J’aurais pu me dire que c’était la preuve que cela n’irait jamais mieux. J’ai surtout compris que mes névroses ne sont pas générationnelles, juste humaines, et que même si ça peut durer, s’installer, ça n’est que des phases. Dont on peut sortir, même en partie. Flaked parle de ça. C’est une série pleine d’espoirs, de personnages qui continuent à lutter, même s’ils font des erreurs, et finissent par surnager un moment.

Arnett et sa bande m’ont bizarrement remonté le moral. Les voir se dépêtrer en essayant de faire au mieux, les voir se souder entre eux, autour d’une vieille amitié, d’un drame commun ou d’une communauté, ça m’a étrangement remis d’aplomb.

Bien sûr la série a une tonne de défaut. Comme tous les shows Netflix la plupart des scènes durent un peu trop longtemps, il y a des ellipses étranges, les personnages féminins restent souvent trop en retrait. Mais l’ensemble fonctionne, ça se construit petit à petit et ça se tient. Ce n’est peut-être pas pour vous, et ce n’est pas grave, mais c’était en tout cas pour moi. C’était une première saison avec une âme (et le pire générique de l’année, certes). Et je suis vraiment content qu’elle existe.

Le grand marin / Catherine Poulain

J’ai reçu Le grand marin en cadeau quelques semaines avant sa sortie. Tu verras, c’est le meilleur bouquin de la rentrée, juré. J’avais alors dans les mains un petit pavé costaud de 400 pages. Il m’aura fallu un bon moment pour le lire. Dans l’intervalle Le grand marin s’est beaucoup vendu, commence même à apparaitre sur des listes de prix. Le moment ou jamais pour vous en parler.

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Lily est une femme qui a quitté la France pour l’Alaska. Elle veut mettre sa vie d’avant derrière elle. A peine arrivée à Kodiak elle n’a plus qu’une idée en tête : aller pêcher en mer. Forceuse de compète elle finit par se trouver une place au milieu d’un équipage d’hommes tous plus bourrus les uns que les autres. Ce n’est qu’à force de travail acharné, de souffrances et de blessures qu’elle finira par se faire accepter à bord. Et c’est aussi là qu’elle croisera la route du seul capable de lui faire baisser sa garde, de reconsidérer sa fuite en avant, le grand marin.

Une rapide lecture de la quatrième de couverture confirmera que l’héroïne Lily est bien l’auteure Catherine Poulain, femme à la vie extraordinairement bien remplie. C’est sûrement aussi pour cela que tout sonne vrai, ce qui est à mon sens la plus grande force du livre. On sent l’avidité de cette femme pour la mer, la dureté des hommes en Alaska, le travail titanesque qu’est la pêche. Le récit ne s’embarrasse pas de décrire décor, bateaux et autres paraboles sur l’océan. Seul compte le travail, les mains qui se blessent, les habits détrempés qui pourrissent. On est dans quelque chose de très tactile et physique. Peu ou pas d’intrigues entre les longues parties de pêche. Quand Lily n’est pas sur un bateau, elle ne cherche qu’à reprendre la mer. C’est moins une histoire que le récit et la description d’une obsession que rien ne rassasie.

Et c’est peut-être pour cela que j’ai mis du temps à le lire. Je ne ressentais pas la nécessité de tourner les pages à toute vitesse. Je lisais comme on travaille, patiemment, morceau par morceau. Le grand marin arrive tellement tard que j’ai un moment cru que le titre me mentait. A ce moment Poulain ne parle plus que de la mer mais aussi de l’amour. Là encore les mots sont justes parce que vrais. Ce bout d’intrigue disparait comme il était venu, sans que l’on s’en rende vraiment compte, et puis c’est la fin du texte.

Le grand marin est un livre différent, qui parlent de sujets que je ne connais pas avec un style qui me les rends palpables. J’aurais aimé le dévorer à toute vitesse, mais ce n’est pas ce qui s’est passé. J’ai besogné pour arriver au bout, mais je ne regrette rien. Parce que c’est l’un des livres les plus singuliers que j’ai pu lire en littérature française actuelle.

On ne m’avait pas menti.

L’inauguration

En passant

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Je suis retourné à une inauguration du Salon du Livre, ce après plusieurs années d’abstinence. Soirée sur invitation où tout le monde est invité (« j’en ai eu sept » s’est exclamé un ami tandis que je n’en avais « que » deux). C’est l’unique moment de l’année où tous les acteurs du livre sont au même endroit : éditeurs, auteurs, wannabes, commerciaux, potes de potes et pique assiettes professionnels. L’entre soi taille Disneyland, où toutes les classes sociales de l’édition peuvent taper dans la même bouteille de champagne.

Mon appréciation personnelle de cette soirée est directement corrélée au nombre de potes que j’arrive à y croiser. Et cette année j’ai pu traîner en littérature générale, en BD, sur des stands plus obscurs, à rencontrer des gens pour la première fois tout comme retrouver d’anciennes connaissances. C’était le kif, les moments volés, le partage de flûtes en plastique, les idées de projets et autres promesses de s’envoyer un mail demain. C’était aussi la gueule de bois, de discuter avec les mêmes personnes depuis bientôt dix ans, et de voir ce que l’on devient, tous. Des tempes grisonnantes jusqu’aux divagations alcoolisées sur le sens de la vie, le sens de tout ça.

Je suis ressorti de cette inauguration en me souvenant qu’il s’agit finalement d’un petit milieu, où tout le monde ronchonne. Les auteurs luttent pour leur prochain projet, les éditeurs en ont marre (vraisemblablement de tout) et les pique assiettes sont quand même deg’ d’avoir loupé la pata negra de chez Urban Comics. Rageux de 7 à 77 ans. Mais j’ai vu de vieux amis qui deviennent vieux et je réalise que moi aussi, doucement. C’est pénible et un peu doux à la fois. Au moins il semble que l’année prochaine où dans dix ans on aura encore l’inauguration du Salon pour se plaindre ensemble. Ce qui est peut-être le seul truc mieux que de se plaindre seul.