Every Anxious Wave / Mo Daviau

Je suis si faible face à un joli pitch, surtout quand ça ressemble à du Nick Hornby.
Ceci étant dit, la quatrième de couverture spoile littéralement la totalité de l’intrigue. Donc je préfère vous le refaire ici.

814dPKfEsOL

Un beau jour Karl Bender trouve un portail temporel dans son placard. Pour lui qui vit dans l’échec de son groupe de rock et le déni de sa dernière relation longue, cette excentricité du continuum espace-temps est une aubaine. Rapidement, Karl embarque son meilleur ami Wayne dans l’aventure et voilà les deux trentenaires sur le retour qui remontent le temps pour se faire tous les plus grands concerts de l’histoire. Ce jusqu’à ce que Wayne se dise que, quand même, il essaierait bien de sauver John Lennon. Karl ne veut pas modifier le passé. Les deux s’engueulent, fausse manip, et voilà Wayne expédié en l’an 980 au lieu de 1980. Bien décidé à le sauver, Karl n’a d’autre choix que de faire confiance à Lena, une jeune universitaire en astrophysique, la seule personne prête à croire une histoire aussi absurde.

Donc oui, Every Anxious Wave commence comme un remake science-fiction de High Fidelity. Un trentenaire dépressif fan de musique et imbibé chouine sur ses dramas amoureux. C’est simple et ça fonctionne. D’ailleurs Mo Daviau ne s’embarrasse pas de détails techniques ni sur le pourquoi ni sur le comment du vortex temporel. Faites confiance, fermez les yeux et roulez, on s’occupe du reste. Bien sûr Karl et Lena commencent à se draguer, bien sûr les deux personnages finissent par faire n’importe quoi avec leur grand pouvoir de remonter dans le temps. Et Si le roman s’éloigne peu à peu de la simplicité des débuts, c’est avec intelligence et (pour la plupart des rebondissements) logique.

A mi-chemin les thèmes éclatent. On passe des névroses de trentenaire de Karl aux passé tragique de Lena. Le roman aborde prise de poids, décès, viol. Et chaque fois qu’un de ces sujets frôle l’angoisse, Mo Daviau parvient à rester sur les rails et propose des situations et réflexions que je suppose plutôt justes et mesurés. Je me disais qu’avoir autant d’intérêt et de doigté autour de problématiques féminines était un beau tour de force. Je ne m’y serais pas risqué. Ce n’est qu’une fois que j’ai refermé Every Anxious Wave, que j’ai compris. Mo Daviau est une femme. Parce que j’avais l’édition Kindle, sans portrait imprimé dans le rabat de couverture, et parce que le personnage principal est un homme avec des problèmes clichés de héros à Nick Hornby, je n’ai pas deviné. Peu à peu le livre se détache de Karl pour se recentrer sur Lena, ses angoisses, ses traumatismes. Le personnage qui évolue le plus, c’est elle. Tout est juste, et donc intéressant. Et parce que je ne m’y attendais pas, je n’ai pas juste marché, j’ai couru.

authormo1

J’aime quand je pense aller quelque part que le roman finit par m’emmener ailleurs. C’est ce qui s’est passé dans le cas de Every Anxious Wave, attrapé au hasard d’une fin de soirée à zoner sur Amazon US. Je l’aurai sûrement oublié d’ici quelques mois, mais pendant la semaine où je l’ai lu, c’était vraiment le top.

Blackass / A. Igoni Barret

Signe des temps : je prends une partie de mes recommandations bouquin sur Buzzfeed Books. C’est en effet dans leur sélection de printemps que je suis tombé sur Blackass. Premier roman après plusieurs nouvelles d’un auteur nigérian, le livre se veut une relecture de Kafka au Nigeria, où un homme se réveille non pas cafard, mais blanc. Le texte est court, le pitch intriguant, c’était parti.

igoni-blackass-2-e1457640569641

Furo Wariboko est un jeune trentenaire dépité en interminable recherche d’emploi dans la ville de Lagos. Pour lui c’est un grand jour, puisqu’il vient enfin de décrocher un entretien. Le seul hic c’est que, durant la nuit, le voilà devenu blanc, un « oyibo ». Terrifié à l’idée de se présenter ainsi à sa famille, il fugue par la fenêtre de sa chambre. Si sa nouvelle couleur de peau lui permet de décrocher le poste qu’il convoitait, le voilà cependant sans identité, sans le sou et sans abri. C’est au pied du mur qu’il fait la connaissance de Syreeta, une michetonneuse experte, qui le prend sous son aile. Car Syreeta, elle, sait quoi faire d’un petit oyibo perdu.

Tout le décalage du roman de Igoni Barret vient du fait que l’on suit un nouveau blanc dans un pays où ils sont l’infime minorités. Les contemporains de Furo l’observent avec un mélange de fascination, de crainte mais aussi de mépris. Voir ce personnage naviguer et trébucher au milieu de toutes les subtilités de cette situation nouvelle est la force du livre. D’autant qu’assez vite Furo prend conscience des passe-droits que lui octroie son statut d’oyibo, quitte à petit à petit sacrifier sa morale. Dans le même temps le personnage de Syreeta fascine par sa propre intégration et utilisation des codes sociaux liés à son genre, son corps. A mesure que le roman avance son personnage prend en épaisseur, en stratagèmes et non-dits.

Malheureusement le livre se perd peu à peu dans un troisième personnage, d’abord homme, puis compte twitter (un long chapitre pas forcément heureux est écrit du « point de vue » de son @), et enfin femme trans. On sent que Blackass a envie de parler d’identité et de représentation de l’identité, ce que l’on peut changer et ce qui fera toujours partie de nous. Mais le propos s’embourbe un peu dans le dernier quart du livre. Le dernier rebondissement narratif est un bouclage de boucle final artificiel, qui peine à venir s’encastrer dans le reste des thèmes développés jusqu’ici. On s’y perd.

Pas toujours maîtrisé, mais émaillé de moments fascinants (à propos de la langue, de l’accent, des origines, de l’histoire du Nigéria), Blackass a le mérite d’être juste assez long pour que les défauts ne coupent pas la lecture. On ne regrette pas.

La porte des Enfers / Laurent Gaudé

« Mec t’as un flingue sur la tempe si t’aimes pas t’es dans la merde. »

Ainsi vont les lectures de livres offerts. Parce qu’à un moment la personne qui a choisi, payé, emballé et donné le bouquin que tu viens de finir voudra savoir ce que tu en as pensé. Et si t’aimes pas, c’est forcément au moins un peu vexant et tu es, effectivement, dans la merde. D’où ma relative fébrilité à la lecture de La porte des Enfers.

71bFwt5OWAL

Surtout que ça ne commençait pas super bien. Le roman suit deux intrigues parallèles dans la ville de Naples. Une, dans le présent, raconte un règlement de compte sanglant. L’autre, dans le passé, s’attache à suivre un père après que son fils unique fut fauché par une balle perdue. Tu sens bien qu’il va y avoir un rapport mais ce n’est pas encore très clair. Puis assez vite le livre décide de surtout s’attacher à ce père qui prend la décision d’aller chercher son enfant aux enfers et de le ramener. Le présent attendra.

Laurent Gaudé convoque alors un imaginaire à mi-chemin entre les représentations religieuses classiques de l’enfer, parsemée d’éléments plus mythologique, pour créer une poche d’univers que l’on se représente aisément. Le style aide, parfois lourd mais toujours très clair. Et quand, enfin, tous les éléments du puzzle viennent se mettre en place, le livre touche alors très juste. J’étais soulagé de ce que j’ai pu ressentir sur la toute fin. Soulagement, j’avais bien aimé.

La porte des enfers est un texte sur la parentalité, la mort, la vengeance et, en filigrane, la ville de Naples. Tout ne m’était pas destiné, mais les raisons pour lesquelles on me l’a offert ont tapé juste. Et j’ai beau me plaindre du style au début de ma lecture, je n’ai pas été capable de poser le bouquin jusqu’au bout.

Bouclé en quelques jours, la douceur de la couverture des éditions Babel sous la main, j’ai vraiment aimé ce premier flirt avec l’œuvre de Gaudé. Merci, donc.