Blackass / A. Igoni Barret

Signe des temps : je prends une partie de mes recommandations bouquin sur Buzzfeed Books. C’est en effet dans leur sélection de printemps que je suis tombé sur Blackass. Premier roman après plusieurs nouvelles d’un auteur nigérian, le livre se veut une relecture de Kafka au Nigeria, où un homme se réveille non pas cafard, mais blanc. Le texte est court, le pitch intriguant, c’était parti.

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Furo Wariboko est un jeune trentenaire dépité en interminable recherche d’emploi dans la ville de Lagos. Pour lui c’est un grand jour, puisqu’il vient enfin de décrocher un entretien. Le seul hic c’est que, durant la nuit, le voilà devenu blanc, un « oyibo ». Terrifié à l’idée de se présenter ainsi à sa famille, il fugue par la fenêtre de sa chambre. Si sa nouvelle couleur de peau lui permet de décrocher le poste qu’il convoitait, le voilà cependant sans identité, sans le sou et sans abri. C’est au pied du mur qu’il fait la connaissance de Syreeta, une michetonneuse experte, qui le prend sous son aile. Car Syreeta, elle, sait quoi faire d’un petit oyibo perdu.

Tout le décalage du roman de Igoni Barret vient du fait que l’on suit un nouveau blanc dans un pays où ils sont l’infime minorités. Les contemporains de Furo l’observent avec un mélange de fascination, de crainte mais aussi de mépris. Voir ce personnage naviguer et trébucher au milieu de toutes les subtilités de cette situation nouvelle est la force du livre. D’autant qu’assez vite Furo prend conscience des passe-droits que lui octroie son statut d’oyibo, quitte à petit à petit sacrifier sa morale. Dans le même temps le personnage de Syreeta fascine par sa propre intégration et utilisation des codes sociaux liés à son genre, son corps. A mesure que le roman avance son personnage prend en épaisseur, en stratagèmes et non-dits.

Malheureusement le livre se perd peu à peu dans un troisième personnage, d’abord homme, puis compte twitter (un long chapitre pas forcément heureux est écrit du « point de vue » de son @), et enfin femme trans. On sent que Blackass a envie de parler d’identité et de représentation de l’identité, ce que l’on peut changer et ce qui fera toujours partie de nous. Mais le propos s’embourbe un peu dans le dernier quart du livre. Le dernier rebondissement narratif est un bouclage de boucle final artificiel, qui peine à venir s’encastrer dans le reste des thèmes développés jusqu’ici. On s’y perd.

Pas toujours maîtrisé, mais émaillé de moments fascinants (à propos de la langue, de l’accent, des origines, de l’histoire du Nigéria), Blackass a le mérite d’être juste assez long pour que les défauts ne coupent pas la lecture. On ne regrette pas.