Mise en bière

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En janvier mon grand père est mort. Je suis rentré à Lyon le temps d’un weekend, pour la cérémonie, la crémation et la remise de l’urne, le pot d’adieu dans une triste salle polyvalente de mairie. Tout le monde était là. C’était plutôt presque pas mal. Sauf que je n’arrivais pas à réaliser. J’avais quitté Paris mais le boulot m’avait suivi. Je ruminais, je racontais aux proches. Mais c’était toujours là, comme une migraine indolore. Le dimanche je suis allé nager. Je pensais que compter les longueurs, m’assommer via la répétition des mouvements, le corps qui brûle, tout ça allait m’apaiser. Ce fut peine perdue. Certaines pensées vous pourchassent jusque sous l’eau. Je suis rentré épuisé, en colère contre moi-même. Je n’avais pas eu l’impression d’avoir fait mon deuil. J’avais simplement suivi le plan.

Ce samedi mon grand-père fut enterré. Je suis rentré dans la Drôme le temps d’un weekend, pour la cérémonie, la mise en terre de l’urne dans un superbe petit cimetière de montagne, le pot dans une triste salle polyvalente de mairie. Tout le monde était là. C’était plutôt bien. Surtout que, depuis la dernière fois, j’avais mis des barrières en place, planté mes pieds au sol et décidé d’arrêter de subir. J’avais les idées claires, plus besoin de raconter aux proches. Mais même débarrassé de mes autres tracas, quelque chose coinçait. Tout est allé trop vite, avec trop de gens autour. A peine le temps de souffler qu’il fallait rentrer, voiture, train, métro. Je n’avais pas l’impression d’avoir fait mon deuil. J’avais simplement suivi le plan.

Peut-être que c’est le fait de cette mort naturelle. Ce n’était pas les conséquences d’une longue maladie, ni un drame ou encore moins un accident. Mon grand père est mort à quatre-vingt-huit ans parce qu’il était suffisamment vieux, et que cela lui convenait. Nous ne croyons en rien, le vide dévore tout. Il n’y a personne à revenir saluer. La tombe est là pour les vivants. Peut-être parce que tout ceci était d’une normalité absolue, mais je n’ai pas été si triste. J’ai à peine pleuré. J’avais l’esprit plein de mes soucis futiles, qui même lorsque je les chassais venaient me rattraper par l’obligation de me pointer lundi matin neuf heures. Le temps qui passe et qui a eu mon grand-père me ronge déjà.

Je crois que j’aurais voulu passer plus de temps dans sa maison, dans ses quartiers. J’aurais voulu être accompagné, puis seul, puis accompagné à nouveau, et un mélange des deux. J’aurais voulu avoir le loisir de me demander ce que j’en pense, de faire resurgir des souvenirs oubliés au détour d’un objet, d’un exercice de mémoire. J’aurais voulu prendre le temps d’être vraiment et irrémédiablement triste au lieu de simplement constater que la vie avance avec ou sans nous (et à la fin sans nous, toujours). J’aurais voulu me blesser à l’intérieur, créer une fissure qui ne guérirais jamais. Et au lieu de cela je suis rentré.

Au lieu de ça j’écris ce bout de trucs, quelques minutes de réflexion au milieu d’une inexorable marche forcée, quelques minutes que je paierai dès demain. Et en me lisant, je crois que vous m’avez prêté quelques minutes de plus. Commençons par additionner ceci et cela, en attendant que je trouve l’opportunité, ou le courage, de lui accorder le temps qu’il mérite.