Sa place est dans un musée

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Je crois que ça a vraiment commencé avec l’achat de Blankets, la bande dessinée de Craig Thompson. J’avais vingt ans et je risquais de passer le semestre à venir cloué dans un lit hospitalité. J’ai choisis Blankets parce que j’en avais entendu du bien, et que c’est un bouquin épais. Je le voyais plutôt bien me tenir compagnie un moment. Sauf que je ne suis pas allé à l’hôpital, finalement. On a trouvé autre chose, on a fait autrement. J’ai posé Blankets sur mon bureau et je me suis dit que si ça ne marche pas, si je dois bel et bien terminer cloué au lit, je le lirai à ce moment-là. C’était il y a dix ans, le livre est toujours sur mon bureau, je n’en ai jamais lu une ligne. Il attend.

Avec le temps j’ai accumulé pas mal de trucs dont je ne me suis jamais servi. Il y a des bandes dessinées, beaucoup. Comme le second tome de Songes de Terry Dodson, ou même le dernier Pedrosa commandé ce Noël. J’aime l’espace qu’ils occupent, la texture de la couverture la promesse de tout ce qu’il y a de trop bien à l’intérieur. Songes est rangé à Lyon, pour le lire dans le canapé familial. Chaque fois que je viens je ne prends pas le temps. Les Equinoxes est à paris, en équilibre précaire sur une pile de boîtes de jeux vidéo. Je me dis qu’un jour de vacances je le prendrai sous le bras et j’irai le lire en terrasse avec un Perrier citron. Ça fait six mois je ne l’ai pas touché.

Il y a les vêtements aussi, bien entendu, comme tout le monde. Mes nouvelles Converse que j’ai trop peur d’abimer, de déchirer, alors que je les ai voulues pendant plus d’un an avant qu’elles tombent à un tarif qui me convienne. J’ai même acheté un petit col V d’un vert assorti, pour quand je les mettrai. Mais ce n’est toujours pas pour maintenant. Après c’est toujours mieux que les chaussures que je ne mettrai jamais. Ces très belles derbies offertes par mon Ex. Elles avaient été dessinées par un de ses amis, mort trop tôt. Je ne sais pas comment appréhender ces chaussures, qui sont le souvenir d’une relation passée, d’un garçon qui n’est plus avec nous. J’ai peur de ce que je pourrais ressentir en les portant, de ce qui me traversera le jour où il faudra les jeter. Plus de deux ans qu’elles sont dans leur boîte, de temps en temps je les sors, je les regarde, je les touche, puis je les range à nouveau.

L’année dernière au Japon j’ai acheté deux jolies petites figurines du film des Enfants Loups. Elles sont toujours sous blister. Parce que je ne sais pas où les mettre pour leur rendre justice, surement pas entre deux bidules One Piece. J’ai peur qu’elles prennent la poussière aussi, ou qu’elles ne rendent pas bien, alors que le film est vraiment important à mes yeux. Du coup elles sont toujours emballées mais mises en évidence. Je suis content de les avoir mais je ne sais pas quoi en faire. J’imagine que c’est un rapport à l’objet, à tous ces objets, qui me convient, qui m’apaise d’une certaine façon.

Je suis sûr que si je creuse cette liste est infinie, qu’une terrible quantité d’espace de mon appartement est consacré à cette névrose. Même si j’ai envie de croire que, de temps à autre, je puisse rayer un élément de cette liste, lire un livre, porter un nouveau pantalon, déballer un cadeau. Il faut bien faire de la place.