Le vieuxphone

Cet été j’ai pété mon téléphone. Ce qui est ironique dans la mesure où jusqu’ici j’étais fier d’être le mec qui n’avait jamais pété son téléphone. Bien fait.

Comme à chaque ennui de portable et en attendant réparation j’ai ressorti ma collection de vieuxphones. J’ai pris le temps de jouer avec le clavier de mon N97 Mini avant de jeter mon dévolu sur mon dernier Nokia, le dernier Nokia : un Lumia sous Windows Phone. Bizarre et indestructible, il s’est réveillé sans problème, a mis à jour ce qu’il pouvait (pas grand-chose) et j’étais reparti pour quelques jours. Un non évènement.

Jusqu’à ce que je me mette à trainer dans ses archives. C’est bizarre un vieuxphone, parce que c’est une capsule temporelle. Son utilisation a débuté à un moment précis et s’est terminée à un autre moment précis, bloquant par-là l’objet dans une certaine temporalité. C’est visible dans les derniers textos envoyés, des noms qui popent de nulle part, des tons et tournures que l’on n’emploie plus. Et surtout, forcément, la véritable âme du vieuxphone c’est sa pellicule photo.

Mon Lumia a vécu la fin d’une relation et le début d’une nouvelle. Il a été là pendant l’année charnière, celle où l’on a démonté quelque chose pour monter autre chose. Les photos sont particulièrement révélatrices de ça. La fille d’avant n’apparaît plus que pour des évènements un peu formels, des anniversaires, des restaurants, des dates importantes. Elle est habillée, elle est un peu ailleurs. La fille d’ensuite n’existe pas pendant des centaines photos, puis apparaît par touches, par ci par là. C’est des bouts d’anatomie, une bouche, une clavicule, un œil sous des cheveux. C’est beaucoup de regards, un visage caché par un col de chemise, une expression planquée sous les cheveux, et souvent, beaucoup, les yeux qui percent l’objectif.

Je te vois. Regarde-moi.

C’est avant le reste du corps, avant la peau nue, avant les photos à deux, avant qu’elle soit inséparable de la galerie photo. C’est quand ça commence et que c’est timide et maladroit et doux. Après c’est différent, c’est assuré, c’est avisé, c’est fort. Tout ça, c’est sur le téléphone à la vitre cassée, c’est sur un autre espace de stockage, un autre système d’exploitation. C’est en réparation.

J’ai récupéré mon téléphone actuel. Il est remis d’aplomb, mais toujours un peu pété. C’est pénible mais ça lui correspond bien, ça correspond bien à la période de ma vie durant laquelle il m’accompagne. J’en changerai bientôt. Le nombre de nouveaux textos et de nouvelles photos lui sont comptés. Lui aussi il va s’arrêter à un moment précis, et il deviendra un vieuxphone comme les autres. Celui que j’allumerai quand j’aurai un souci avec le prochain, celui dans lequel je viendrai me perdre.

Mais cet été le vieuxphone c’était mon Lumia, et ce que j’y ai trouvé était aussi étrange que précieux. Tâchons de ne jamais le faire tomber.