Le nouveau texte

– J’hésite entre deux projets. J’ai ce truc sur lequel je bosse depuis cinq ans, qui est un peu dur et qui me tient vraiment à cœur. Mais j’ai eu une autre idée, un truc super fun et un peu méta, qui serait plus rapide à faire je pense. Je ne sais pas trop.
– Mec, arrête de jouer au con, fait le vrai bouquin.

J’ai passé début 2016 à avoir une infinité de variations de cette conversation, avec infinité de gens différents. C’était après l’ultime retour des éditeurs sur mon précédent texte, un joli final en forme d’appel téléphonique de Grasset. L’éditrice m’a demandé si j’allais écrire un nouveau projet. J’ai répondu oui. Envoyez-le-moi quand il sera fini. J’ai raccroché en sachant que cette partie était désormais terminée. Il fallait remettre une pièce dans la machine.

Pendant plusieurs mois j’ai bossé en douce, quelques heures par jour sur mes heures de sommeil. Je faisais lire à mesure à deux amis pour à la fois me motiver mais surtout m’assurer d’être bien parti dans la bonne direction. Ce fut un chouette feuilleton secret. Je ne me suis pas trop épanché en public et j’ai bossé. Bien entendu j’ai opté pour le projet dur, celui que j’aurais soi-disant « chevillé au corps ». J’ai coulé cinq ans d’interviews, de lectures et de terrain dans un tout petit texte. Tout m’aura été utile, pour décrire une sensation, un lien, ou parfois même au détour d’une réplique, transposée telle quelle. Et comme à chaque fois, le résultat final ne parlait pas exactement de ce que j’avais prévu qu’il parle. Alors on retravaille, on harmonise, on fignole. Puis c’est terminé.

J’ai suivi les conseils de mes amis, j’ai écrit le bouquin qui compte. Je pense qu’il est bien, plusieurs de mes lecteurs le pensent aussi. Mais je sais surtout qu’il est important pour moi. C’est pour ça qu’il n’est pas encore parti, qu’il n’est pas sur tous les bureaux de l’édition parisienne. Parce que j’ai toujours vécu l’envoi d’un texte comme une cartouche avec laquelle on arme une carabine. On n’a qu’une seule chance de faire mouche. Si ça ne passe pas, on ne peut plus tirer à nouveau, il faut ramasser ses affaires et rebrousser chemin, revenir l’année d’après dans le meilleur des cas. Cette fois j’ai chargé une de mes plus belles cartouches. Et si je rate, la déception n’en sera que plus grande. Je joue avec ma meilleure main.

On est en septembre. Le texte est prêt depuis deux mois. Il reste sûrement quelques détails à resserrer, quelques dialogues à fluidifier, mais dans l’ensemble le bouquin est terminé. J’en suis fier mais j’ai la trouille. C’est pour ça que je ne l’ai pas encore vraiment envoyé. Je continue à viser, à espérer avoir la bonne personne, arriver à attirer son attention, le temps de la toucher en plein cœur, le temps que tout s’aligne parfaitement. On n’y est pas encore. Bientôt j’espère.

Le doigt est sur la détente.