« Tenez-vous mieux que ça ! Que vous me fassiez pas honte le jour où vous serez invités à dîner chez le préfet ! »

C’était un des leitmotivs du grand père. Ouvrier devenu conseiller municipal, il avait à cœur de bien se tenir en société et, donc, à table. Surtout, il fallait que toute la famille prenne le pli, l’important étant de ne jamais faire honte. L’injonction est au fil des années devenue une blague à répétition. Pensez au préfet ! J’entends encore mon frangin ricaner.

Depuis, je suis un peu névrosé sur tout ce qui concerne les manières à table. J’ai mis bien trop longtemps à savoir tenir mes couverts correctement, je mange encore mal et, parfois, je dois faire un effort mental actif pour me rappeler de fermer la bouche quand je mâche. Alors, forcément, j’observe les autres. Comme cette ex qui, déjà à quinze piges, pliait ses feuilles de salade comme une reine.

Ce soir j’ai dîné dans une petite cantoche au fin fond des Landes, face à une inconnue en marinière. Au menu ce soir, des ailes de poulet, le genre de trucs qu’on dévore avec les doigts, où le gras qui coule fait partie du plaisir. Mais elle, elle dépiautait les ailes à l’aide ses couverts, avec une insolente dextérité. J’étais hypnotisé par la technique, ça s’est vu. Un peu confuse, elle a tenu à s’expliquer, levant les yeux au ciel.

« Mon père est préfet. »

J’ai cru décéder net sur place.
J’ai pensé à mon grand-père, plus de vingt ans à grogner pour que je me tienne bien. Forcément j’ai tout raconté à la fille. Ce qui l’a pas mal amusée. Elle a promis de ne pas me tenir rigueur pour les ailes de poulet, que ça irait. Pour ton grand-père, tu pourras lui dire que tu as dîné avec la fille du préfet !

Je n’y manquerai pas.