Ça compte

Je ne peux même pas dire qu’on avait passé la nuit ensemble. Elle m’avait prévenu : avec moi, les mecs, ils restent pas dormir. Aucun problème, avais-je répondu en m’imaginant rentrer pas trop tard et caler une petite session de Play avant de me coucher pour de bon. On avait donc passé un bout de nuit ensemble, genre comme une grande frite dans laquelle il reste quelques pommes de terre à la fin, un bout quoi. Et puis on a tenté mollement de se revoir, pour se dire qu’on a essayé. Ce avant d’admettre d’un commun accord tacite qu’on manquait de temps, énergie, envie, un peu de chaque peut-être. Plus de nouvelles. We tried, okay.

Le bout de nuit est devenu une anecdote, que je raconte, qu’elle raconte, aux potes. Une petite brique dans ma routine stand-up, le stand up 2k17 de quoi de neuf Matthias. C’est un joli souvenir, qui se tasse et devient confortable à mesure d’être raconté encore et encore. C’est chouette. Tu n’as jamais pensé reprendre contact ? Oh, si, parfois, mais pour quoi faire, quoi dire.

L’autre nuit elle l’a fait, elle a envoyé un message, quelques lignes de texte qui déboulent sans prévenir, viennent prendre la place qu’on leur accorde : C’était plutôt chouette, ça ne menait à rien et je ne demande rien, mais parfois j’y pense, et c’était plutôt chouette.

J’étais trop content, j’ai répondu des trucs gentils, enfin que je voulais gentil, j’espère qu’ils ont été reçus comme tel. On a échangé une ou deux boutades, et puis ce fut tout. Et en temps normal, si c’était un morceau d’anecdote comme ça, noyé au milieu d’autre chose, je n’aurais pas ouvert Word, je n’aurais pas cherché comment raconter de sentiment. Mais le fait est que ce message, ce n’est pas la première fois que je le reçois cette année, et je peux avouer l’avoir déjà envoyé. Pas exactement le même, mais une variation de celui-ci, toujours un amoncellement plus ou moins ordonné de mots, que j’assemble dans l’espoir de faire passager un message simple : c’était chouette, je ne demande rien, mais parfois j’y pense.

J’ai rencontré plein plein de gens, avec qui je n’avais aucun atome crochu, ou à qui je n’avais rien à dire. Ça fait pas mal de verres à écouter des histoires dont on se fout où à dérouler une énième version sans âme de son propre curriculum sentimental. Et puis il y a les ratés, les engueulades, les nuits vides de sens à se dire que décidément, y’a rien au fond de la grande frites pourquoi je suis pas en train de jouer à la Play. Trente piges et tout le monde se trimbale des bagages, des névroses, des règles et logiques internes de plus en plus rigides. On est tous légèrement cramés, encore fonctionnels mais de moins en moins apte à baisser nos gardes, et nouer des choses, à avoir envie de ne pas rentrer chez soi après avoir réglé sa conso. Puis certains soir, au fond de la couette, on plonge dans les derniers mois, les dernières rencontres, et on réalise qu’on est peut-être allé un peu vite, ou alors qu’une personne surnage, quelqu’un qui suscite un début d’émotion, un joli souvenir. On hésite à dire quelque chose, le plus souvent on ne dit rien.

Et parfois j’envoie ou je reçois quelque chose, et c’est un peu de chaleur au creux de la main. Ça ne transforme jamais, on ne se revoit pas. On a une réponse, quelques échanges, c’est tout. Mais je ne pense pas que le but soit de se revoir. J’ai l’impression qu’au fond, on a envie de dire et d’entendre qu’on s’est touché, même un peu. Au milieu du marasme et de la masse de gens envers qui on ne ressent rien, un court moment, quelques temps, on s’est touché. Et si tu me le dis et que je te le dis alors on peut se coucher, exceptionnellement, avec le sentiment d’avoir un peu compté. On s’est touché, c’est pas rien. Et, surtout, c’est qu’on est encore un peu vivant.