Cent pour cent coton

Le jeudi soir, durant la nocturne de la piscine Georges Vallerey, il y a un petit vieux.

De prime abord, rien qui ne retienne l’attention. Il arrive avec sa grosse doudoune, défait ses vieilles baskets, enlève ses chaussettes et embarque dans une paire de tongs pour naviguer les vestiaires. Puis il disparait un moment, dans le dédale de cabines (je viens de produire une envolée lyrique car les cabines de la piscine des Lilas sont disposées au fil d’un simple couloir et donc tout sauf labyrinthiques). Je le retrouve dans les douches, et c’est à instant précis que je suis le témoin d’un spectacle qui me pousse à fixer le mur droit devant moi durant l’intégralité de mes ablutions.

Le petit vieux porte un ancien slip blanc en coton. On distingue aisément les coutures qui ont commencé à craquer, les fils qui se dénudent. Le slip est à la fois trop grand et trop fin. Une fois mouillé il colle aux fesses de l’homme, rendant visible sa chair par transparence. Surtout, il pend, mollement, lesté par l’eau, et s’agite d’avant en arrière à mesure que le vieil homme se frictionne. Le spectacle dure ainsi pendant cinq bonnes minutes après lesquelles, et toujours en silence, le vieux prend finalement la direction du bassin.

Je ne sais pas où ils nagent, lui et son slip anxiogène, clairement pas dans ma ligne, de ça au moins j’en suis certain. Parfois je me demande s’il atteint ne serait-ce que le bord de l’eau, si un maître-nageur ne vient pas le saisir in extremis par l’avant-bras pour lui indiquer avec toute l’amabilité du monde qu’il convient de porter un maillot de bain pour pratiquer la baignade, et non un kangourou visiblement mal en point.

Quoi qu’il se passe pendant mes quarante-cinq minutes d’entrainement, où que soit cet homme, je le retrouve invariablement dans les douches retour, ce pour une seconde représentation du même sketch. A la différence près que cette fois il dispose, à deux mètres de sa personne pour ne pas les mouiller, deux pains de savon posés sur une toile déployée sur le carrelage. Un pain pour les cheveux, un autre pour le corps. Ce qui est drôlement organisé et précieux pour quelqu’un qui néglige à ce point sa tenue. Il passera près de dix minutes à terminer sa toilette, à côté de nous, son slip ballant à chaque mouvement. Puis, il repart comme il est venu, sans un mot, sans aucune interaction avec qui que ce soit.

A force de le croiser, chaque jeudi soir, j’ai fini par me poser pas mal de questions. Est-ce une personne qui ne dispose pas d’un maillot de bain pour fréquenter la piscine municipale ? Si c’est le cas nous pourrions nous cotiser ou lui offrir quelque chose ? Pourquoi est-ce que les maîtres-nageurs ne l’arrêtent pas ou ne lui prêtent pas un slip de bain ? Est-ce que tout le monde sait mais ne dit mot ? Plus grave, et potentiellement la conclusion logique de toutes les questions précédentes : suis-je le seul à le voir ? Est-ce que ce petit vieux existe bel et bien ? Si personne ne semble le remarquer et si personne ne semble l’arrêter malgré des signes manifestes d’antithèse totale entre sa tenue et la fréquentation de ce lieu, peut-être est-ce tout simplement qu’il s’agit d’un fantôme, d’un esprit venu hanter la piscine des Lilas, qui se manifesterait à moi et à moi seul pour une raison que j’ignore ?

Notez qu’à tout moment il m’aurait suffi de le saluer et/ou d’interpeller le personnel à son sujet mais je ne l’ai pas fait par pure terreur des interactions sociales gênantes.

Ainsi le petit vieux de la piscine Georges Vallerey est potentiellement le petit fantôme de la piscine Georges Vallerey. Et, quoi qu’il en soit, jamais je ne percerai ce mystère, jamais je ne saurai le pourquoi du comment de cet étrange slip qui pend. Car ce jeudi était le dernier jeudi à la piscine des Lilas. Ce dimanche l’installation ferme, du premier octobre jusqu’au moins juillet, pour une durée indéterminée afin de procéder à des travaux de rénovation.

Je ne sais pas quand aura lieu le prochain jeudi soir là-bas, mais pas avant l’année prochaine. Et peut-être que je n’y reverrai jamais le petit vieux des douches. Il aura déménagé, trouvé un autre lieu à hanter. Il n’empêche, et si je ne le revois jamais là-bas, prenez garde à qui se frictionne à vos côtés, la nuit, dans les douches de la piscine municipale. Et si d’aventure vous le croisez, pourriez-vous s’il vous plait lui demander de ma part : pourquoi ce slip ?