Arrêtez-moi si vous la connaissez déjà

En passant

Je vous l’ai peut-être déjà racontée de vive voix. C’est ma meilleure histoire. Je commence toujours par ça, c’est littéralement ma meilleure histoire, celle que j’écris pas, celle que j’enregistre pas, vraiment, parce qu’elle est trop bien et faut l’entendre de ma bouche. Ma meilleure histoire c’est celle de mon pire rencard. J’ai un top trois, celle-là, wow celle-là elle est top un. Je fais monter la sauce, chaque fois, mais promis ça vaut le coup. Et vraiment, les gens se marrent. Je la raconte depuis plus de dix ans, je la raconte trop bien.

Le meilleur moment de la meilleure histoire, c’est quand je suis maintenu de force contre mon gré et que l’on exige que je pratique un acte sexuel que je n’ai pas envie de pratiquer et que je le fais juste assez, juste assez longtemps, pour que l’étau se desserre et que je me puisse me libérer et partir.

JE VOUS JURE QUE C’EST HILARANT.
Juste, là, je raconte mal.

C’est ce que je fais, raconter des histoires, réorganiser les évènements, le phrasé, la ponctuation. A la fin c’est drôle, en tout cas j’essaie, mais souvent c’est drôle. Et mes histoires les plus drôles, c’est aussi les plus horribles, les souvenirs les plus sombres, remixés pour le bon plaisir de mes amis. Cet été encore je captais une demi-douzaine de personnes autour d’une histoire qui, dans un autre contexte, aurait pu être un procès-verbal. Mais je remixe, je fais des petites piles de trucs laids et, vu de loin, avec un bon guide, c’est drôle. Parce que la vie c’est chelou les gens c’est chelou il se passe des trucs chelous et comme ce sont des choses qui m’arrivent c’est moi qui décide ce que j’en pense et ce que j’en fais. Enfin jusqu’à ces derniers temps.

Ces dernières semaines, la prolifération de dénonciations, de témoignages, ont eu un effet insidieux, que j’ai mis des jours avant ne serait-ce que remarquer. Chacun dans notre coin, parfois entre nous, on a fait l’inventaire de nos anecdotes, de ce que l’on n’ose pas raconter et, dans mon cas, de ce que j’avais cru avoir oublié. Aux histoires que je raconte tout le temps sont venues s’ajouter d’autres que je ne raconte jamais. Celles qui étaient planquées en haut d’une étagère, les photos en gros plan que je n’avais pas réclamées, les actes qui ont eu lieu sans mon consentement, parfois jusque chez moi, ou chez d’autres, parfois enfermé à clef, littéralement. Parce que l’on fait l’inventaire, je retrouve tous ces trucs que je croyais avoir jeté.

Je connais des porcs, plein. Et de par mon genre et ma position je ne les ai que rarement subis directement. Mais j’ai connu et été agressé par des gens imparfaits, des gens ivres, des gens à la frontière, qui ne se rendent pas forcément compte. Ce sont des gens que je ne dénonce pas, avec lesquels j’ai fait la paix, pris mes distances ou, le plus souvent, rien dit du tout. Parce que, de mon point de vue, et vis-à-vis des affaires qui me concernent, c’est réglé. Et d’ordinaire je ris ou j’oublie, l’un ou l’autre, excellent système de tri. Seulement depuis quelques jours tout me bouffe, je dors mais je suis épuisé, je ne raconte plus mes petites histoires. C’est le hashtag #MeToo qui m’a eu, celui qui montre que c’est toutes les meufs, des mecs, moi. C’est ces témoignages-là qui m’ont fauché, drive-by dans mon quotidien, et qui font que je suis temporairement abîmé à nouveau, qui me donnent envie de partager ce que je suis capable de partager.

C’est anodin, c’est une goutte dans un océan, c’est le plus souvent infinitésimal face à la violence subie par ailleurs, et le courage que cela implique ne serait-ce que de l’évoquer. Il n’empêche, dans mon petit référentiel, en privé avec mes amis ou sur mon blog personnel, ça existe. C’est là, poisseux.

Dans quelques jours j’aurai oublié à nouveau, j’aurai sans doute ce luxe, de par toutes les belles personnes et les belles choses qui m’entourent, par mon statut privilégié. Je pourrai tout refouler et certainement raconter mes aventures comme avant. Et vraiment, je vous jure que l’histoire de mon pire rencard, c’est vraiment ma meilleure histoire, on va se fendre la poire en réel. Je vous raconterai promis.

Je lis mes livres sans les ouvrir

La semaine dernière j’ai regardé la bande annonce d’Annihilation, le prochain film de Alex Garland. C’était chouette. Je me suis dit que je profiterais bien du temps qu’il nous reste avant la sortie pour lire le livre dont il est tiré. Quelques minutes plus tard je me calais une petite commande premium pour un exemplaire broché du roman de Jeff VanderMeer. Le lendemain j’étais ravi de tripoter l’objet livre, caresser le lettrage gaufré en couverture, jouer des reflets du verni sélectif pour faire un joli Instagram ou simplement sniffer l’intérieur la tranche une fois écartelée. Deux cent pages, un petit bonbon, et j’escomptais bien me faire plaisir en le lisant. Problème, le bouquin est imprimé au format anglo-saxon, un peu plus large que chez nous, et ne rentre pas dans mes poches.

Je rationalisais en me disant que je trouverais bien un trajet en métro suffisamment long pour justifier de me coltiner le bouquin avec moi, ou que je partirais en vadrouille avec un sac. Mais dans les faits, mes trajets étaient courts et je ne me voyais pas partir avec ma sacoche pour aller à cette crémaillère tout ça pour pouvoir me trimbaler un livre (que j’aurais pu laisser là-bas sur un coin de meuble certes). C’est donc un peu la mort dans l’âme que je me suis résolu à pirater le texte dont j’avais fait l’acquisition physique. Quelques clics plus loin je trouvais un exemplaire au format adapté à ma liseuse Amazon, et me voilà paré. Mon Kindle rentrant lui dans la poche arrière de mon jean, je parti à ma soirée avec ma copie numérique illégitime, que j’entamais dans le métro, sur le moment persuadé que je n’aurais qu’à reprendre en papier là où je m’étais arrêté en ebook.

Quelques jours plus tard, je suis à la moitié du roman et je n’ai pas touché au livre, toujours jeté au pied du lit avec les autres. Je dois me rendre à l’évidence : je le lirai intégralement sur ma liseuse. J’ai donc acheté l’objet pour rien. Terrible gâchis d’empreinte carbone, de l’impression du texte jusqu’à son transport jusqu’à chez moi. D’autant que j’aurais pu le prévoir, j’aurais pu procéder comme j’en avais pris l’habitude, j’aurais pu acheter directement la version numérique et m’économiser l’objet (et non pas prendre les deux car je n’ai pas besoin des deux en vrai). Mais non, il me fallait l’objet, il me fallait le posséder, je voulais le manipuler physiquement. Je ne vais pas le lire, mais je vais le ranger, le consigner avec les autres dans ma prochaine étagère Billy, petit musée d’un large échantillon de mes lectures passées. Mes habitudes de possession ne sont pas cohérentes avec mes habitudes d’usage, et plutôt que d’être mature et de renoncer à l’une au profit d’une autre, je fais les deux. C’est absurde.

Ou plutôt, bientôt dix ans après, je ne suis toujours pas dépêtré de mon sujet d’études universitaires : le besoin de memento physique pour compenser la numérisation culturelle. Chaque fois que je pense en être sorti, je replonge, au profit d’une édition collector de jeux vidéo, d’une figurine de dessin animé ou d’une belle édition reliée d’un roman que je finirai par lire sur mon téléphone entre deux stations de métro. Je continue à entasser des trucs dont je n’ai pas besoin. Je n’ai toujours pas le comportement le plus rationnel, je n’ai pas la bonne réponse alors, à défaut, je fais comme je peux.