L’heure tourne

Je suis arrivé un peu en avance, jolie veste sur les épaules, calepin/stylo dans la poche arrière du jean et une liseuse sous le bras. Je me suis demandé si je devais faire semblant de bouquiner, la jouer dandy nonchalant, ou si la simple vision de l’appareil suffisait à faire passer le message : je ne fais pas qu’écrire, je lis. On n’a qu’une seule chance de faire une première bonne impression En réalité, je n’avais aucune idée de la conduite à adopter, je n’avais pas l’habitude. C’était, après tout, la première fois que j’avais rendez-vous en tête à tête avec une éditrices d’une des plus grandes maisons de littérature contemporaine pour parler d’un de mes textes.

Et je n’avais même pas eu à tricher pour en arriver là.

On m’avait donné son adresse email il y a un peu plus de deux ans, avec l’assurance que c’était quelqu’une de sérieux, qu’elle me répondrait à coup sûr et me donnerait son sentiment sans détour. J’étais en fin de « carrière » sur mon précédent texte, à court d’options j’étais prêt à toutes les audaces, j’envoyais mon roman en PDF à l’adresse indiquée. Et un peu plus tard j’eu une réponse, courte et directe, mais une réponse, et pas complètement négative. Il y a des bonnes choses, mais c’est trop brouillon, bancal, je ne peux pas le prendre. Tenez-moi au courant, par contre, de la suite de vos projets. Ce n’est pas tombé dans la messagerie d’un aveugle, s’il on peut dire, et au printemps  dernier je suivais et relançais d’un nouveau texte. Comme convenu, ci-joint, mes amitiés. J’attendais. Une petite relance timide au bout de deux semaines puis, incroyable, la promesse d’un rendez-vous.

Il faut qu’on parle.

Elle est arrivée un peu en retard, juste assez pour que je sois à point. Elle avait mon livre dans son sac, annoté de partout, avec des post-ils collés entre les feuilles volantes. J’aimais l’idée que quelqu’un prenne la peine de faire subir tout ça à mon texte. On a commandé deux thés, et elle s’est mise à m’en dire du bien (du livre, pas du thé). Mieux que du bien, elle m’en disait du juste. Là où jusqu’à des amis proches n’avaient pas compris, ou avaient mal catégorisés le texte, elle avait de son côté vu au plus près de tout ce que j’essayais de transmettre. J’avais réussi une partie de mon travail, le message passait. Bien entendu il y avait un mais, il y a toujours un mais. Vous avez un bon roman, avec un peu de travail cela peut être un grand roman. Il y avait un second mais. Chez nous ce n’est pas moi qui décide, il y a un comité de lecture, des gens plus âgés et plus guindés. Je vais me battre pour vous, mais je préfère être franche, il y a peu de chances que cela passe.

Ce n’est pas passé. Evidemment que ce n’est pas passé. Si c’était le cas vous le sauriez et je ne serais pas en train de rédiger cette note.

Je me suis assis sur un coin du jardin des Halles pour écouter les raisons, les mêmes raisons que les autres, un peu à côté de la plaque. Parce que ce foutu livre fonctionne en plein ou pas du tout, et que réunir plusieurs lecteurs dans la pièce c’est la garantie de ne mettre personne d’accord. C’était avant l’agent, c’était avant tout le reste de cette année. Mais c’était le plus près que j’aie pu m’approcher jusqu’ici. Elle, l’éditrice, elle avait tout compris. C’était donc possible. Et peut-être que quelqu’un d’autre, aux mains plus libres, comprendrait aussi. Il le faut, m’avait-elle dit à la fin de notre théière. On commence à vous connaître dans le milieu, ce n’est pas votre coup d’essai, votre nom dit quelque chose. Si cela ne fonctionne pas avec moi, et pour les raisons que je viens de vous énnoncer, et parce que le texte est bon, donnez-vous le temps de le publier quelque part.

Vous ne voulez pas devenir ce type que tout le monde connaît, que tout le monde apprécie, et que personne ne publie. Vous voyez de quel type je parle. Je voyais de quel type elle parlait, parce que je le connais, je les connais. Peut-être même que vous en connaissez. Ou que vous pensez que j’en fais déjà partie.

Je suis sorti de cette histoire le cœur gonflé de plein de belles choses, de tout ce que ces quelques heures de discussion, ces quelques semaines d’attente, ont confirmé et affirmé sur mon projet. J’en suis aussi ressorti terrifié, l’ombre collée à la peau. « Donnez-vous six mois, faites le maximum, signez-le. »

C’était il y a six mois.
Qu’ai-je accompli depuis ?