Engelures

En passant

Chaque hiver, entre Noël et le jour de l’an, j’écris mes petits emails de la tendresse. Je profite de la période de l’entre deux, où il est non seulement un peu plus facile de dire les choses, mais aussi de les entendre. Je fais ça depuis plusieurs années, c’est une auto-tradition. J’aime bien, j’attends ça avec impatience même. C’est important pour moi.

Cette année je n’ai écrit en tout et pour tout qu’un seul mail.

Je ne suis pas certain de ce qui s’est passé. Ce n’est pas comme si je n’aimais pas les gens, ou comme si je n’avais rien à dire à personne. Mais la machine est enraillée, grimpée par une multitude de petites choses. Je ne me sentirais plus assez proche de plus assez de gens. Je me laisserais bouffer par cette torpeur hivernale, l’absence d’énergie pour gratter quelques lignes. Ou bien j’aurais l’impression d’être ridicule. Je ne sais pas. Toujours est-il que cette année et malgré les tentatives à me planter devant ma messagerie, pour moi, ça coince.

On s’est débrouillé autrement, les autres et moi. J’ai envoyé des messages instantanés timides, j’ai pris un peu des nouvelles, sous-entendu une forme ou autre d’affection. La communication était dans les deux sens puisque, comme chaque année, j’ai vu poindre le bout du nez d’une ou deux personnes dont je ne m’imaginais pas qu’elles puissent ou veuillent me dire quelque chose. Toutes ces tentatives de communication, ces moitié-dits, ça s’accumule, et ça fait tout de même de jolies fêtes. Je suis tout de même content pour ça, pour ces gens-là et pour nos mains tendues.

Il n’empêche, comme chaque fois que je ne parviens pas à reproduire un rituel que j’aime, je me demande dans quelle mesure c’est de ma faute, dans quelle mesure je me suis éloigné, ou bien j’ai pu repousser. Ou bien est-ce que c’est cassé en dedans. Je ne sais pas trop. Même cette note ne vient pas facilement, m’aura coûté deux tasses de café et une pause à mi-chemin pour faire autre chose.

Mais elle vient, comme les petits messages, comme le mail que je suis parvenu à rédiger et envoyer. Je ne suis pas tout seul, loin de là. Peut-être qu’il fait juste un peu froid.

Season Finale

Je sais que j’ai un éditeur depuis mi-septembre. Je le sais parce que c’est mon agent qui me l’a dit. Une fois qu’il a terminé de me raconter chez qui et jusqu’où il avait pu aller avec mon texte, il m’a avoué qu’il ne pouvait plus être mon agent. C’est terminé, il raccroche. Tout le monde est libéré de ses différentes obligations le concernant. Bien entendu, si je le souhaite, je récupère mon texte, les droits, et tout ce qui va avec. Mais ce qu’il préfèrerait, ce serait que je lui confie le livre à nouveau. Parce qu’à présent, à partir du mois prochain, il sera éditeur de littérature générale aux éditions Anne Carrière. Et, à moi comme à d’autres auteurs qu’il représentait, il nous propose de le suivre.

Pendant trois jours j’appelle mes amies et amis de confiance. Je leur expose le projet, créer une nouvelle collection, renouveler la générale chez Carrière, aller au casse-pipe de la rentrée littéraire de septembre 2018, venir se fracasser contre la vague des nouveautés dont la plupart vouées au pilon. Soit j’accepte, soit je reprends mes droits et je repars en campagne. On en parle, encore et encore. Oui, fais-le, c’est top, c’est une aventure, il y a tout à construire, fais confiance aux gens qui te font confiance. Alors après ce long week-end de conseils avisés, j’accepte.

Après huit mois de démarches, de sollicitations et d’attente, la recherche est terminée. J’ai un accord de principe, une poignée de main. J’ai un éditeur.

Depuis mi-septembre, donc, j’attendais. Que mon éditeur prenne ses fonctions, qu’il se fasse une idée de la maison, qu’il se penche sur mes contrats. Je n’en parlais à quasi personne, pour ne pas me répéter, pour ne pas refaire le match, pour ne pas donner ou me donner de faux espoirs. Ceux à qui j’en parlais j’en parlais tous les jours, jusqu’à l’écœurement. Je comptais les semaines entre mes deux relances éditoriales, ne pas avoir l’air paniqué, ne pas avoir l’air en déficit de confiance. Sauf que cette partie du spectacle, l’accord de principe, je l’avais déjà vécu il y a des années. Et pour moi, tout pouvait encore se désintégrer en vol. Lors de ma dernière entrevue avec mon éditeur j’ai demandé un contrat signé avant les fêtes, si possible. Non pas que cela change grand-chose, on peut toujours y foutre le feu au besoin, mais pour la symbolique, pour m’apaiser. Okay, dans ce cas allons-y. Accord de principe dans l’accord de principe.

Quelques semaines de paranoïa plus ou moins latente plus tard, nous étions hier. J’avais rendez-vous à dix-huit heures. Dans le métro j’ai commencé à somatiser, le cœur qui s’emballe, les bouffées de chaleur, les tempes qui vibrent, le ventre qui menace se faire la malle. J’ai eu peur, de ce que j’allais penser, faire, devenir, une fois ce bloc de mon existence derrière moi. Des années à raconter la même histoire, à vivre ce personnage d’auteur en souffrance, une intrigue entière à reconfigurer. J’étais en route pour aller signer, noir sur blanc, et devoir décaler ce qui avait enflé jusqu’à devenir une immense part de qui je suis. Je ressentais des choses inédites elles-mêmes contenues dans une intensité nouvelle. Alors j’ai pris le temps de prendre la mesure de ces sensations trop vives pour mon petit corps boiteux, j’ai essayé de profiter de la peur, du stress, de l’excitation. Vivre les émotions qui nous traversent.

Car une fois chez Anne Carrière, à serrer des mains, faire quelques courbettes polies et attendre que la machine Nespresso fasse son office, tout s’était envolé. J’étais en pleine possession de mes moyens. Peut-être que c’était le présentoir EnjoyPhoenix dans l’entrée qui m’avait apaisé (oui, assurément oui). Ou peut-être que c’était la banalité de voir des gens affairés à leurs bureaux, à attendre que l’imprimante termine de cracher les dizaines de pages à parapher, signer, contresigner. J’étais dans la vie normale des gens normaux qui font des livres peut-être un peu extraordinaires si tant est que tout le monde fasse son travail et que l’on ait un peu de chance.

Les mains sèches et l’esprit clair j’ai signé mon contrat d’édition pour mon premier roman. J’ai ensuite demandé un échéancier à mon éditeur, je relis, tu relis, on relit. Sur son bureau, les premières couvertures des premiers livres de cette collection qui se monte. Derrière lui, d’immenses étagères vides. Il faudra la remplir, petit à petit. Ce serait mentir de dire que tout reste à faire, car j’ai déjà fait le plus gros, jusqu’à ce qu’il devienne insignifiant, et que la suite prenne toute la place que je viens à peine de libérer.

Mais pour l’instant, au moment de la bascule, au moment où je vous le raconte (là maintenant donc), dans l’entre deux des fêtes où rien ne change, je suis temporairement libéré. Hier soir une fois rentré chez moi j’ai le corps qui a lâché prise. Impossible de raconter tout ça à qui que ce soit, je me suis effondré quelques heures. Juste assez pour embrayer sur une nouvelle journée, prendre le temps de vous écrire cette note, et en attendant de dormir les milles et une nuit de retard que j’ai pu accumuler en dix ans.

J’avais d’autres angles pour vous dire ces derniers mois, ces dernières années, ce texte. J’ai pour l’heure choisi celui-ci. Comme ça vous savez. Et j’ai hâte de pouvoir vous dire le reste, vous raconter la suite. Ce sera l’année prochaine. D’ici là je vais rester un peu seul et profiter de mon cadeau de Noël, parce que j’en suis vraiment content, et qu’une fois le processus terminé, une fois en librairie, il ne m’appartiendra plus. Il sera à vous, si vous le voulez.

Going Places

J’ai visité dix appartements en cinq semaines de recherche. J’ai du mal à me rendre compte mais il me semble qu’il s’agit d’un petit rythme bien soutenu. Après des années à raconter que j’allais le faire, jusqu’à qu’on finisse par penser que je ne le ferai jamais, je l’ai fait. J’ai monté un dossier, et j’ai commencé à passer des coups de fil, à courir à travers la ville à des heures indues, et à imprimer assez de dossier pour faire pâlir d’envie un jeune aspirant écrivain.

Le processus reste étrange pour moi qui n’ait déménagé en tout et pour tout qu’une seule fois, en passant de chez mes parents jusqu’à Paris. La dernière fois j’avais le couteau sous la gorge, trouve ou crève, j’ai pris le premier qui a voulu de moi. Quatre murs, deux fenêtres, deux plaques de cuisson et une douche. Cette fois, malgré l’accumulation de frustrations et les envies d’ailleurs, je peux me permettre de prendre mon temps. Alors je fais la moue fasse aux offres, je trie, je fais mon difficile. Sur dix appartements j’ai eu deux « coups de cœur » (terme sinistrement galvaudé j’en conviens), et une proposition ferme d’emménager dans un autre immeuble, dont l’attrait principal était d’être situé à mi-chemin entre ma librairie préférée et ma piscine préférée. J’ai décliné, j’ai le temps.

L’immobilier c’est un peu comme le travail, ça pousse le cerveau à reconfigurer ses simulations du futur. Si je vis ici à quoi ressemblerait mon quotidien, quel serait l’aménagement de l’espace, ma supérette, les quartiers auxquels j’aurais plus ou moins facilement accès, cette vue depuis le salon, cette place pour mon bureau. Est-ce que j’arriverais à sortir, est-ce que mes amis auraient envie de rentrer ? L’imaginaire se déploie, c’est fatiguant, de contenir toutes ces simulations en même temps que le quotidien réel, en plus de se demander ce qu’on préfère, peser le pour et le contre. Surtout à mesure que j’intègre les nouveaux paramètres auxquels je n’avais pas pensé sur le moment. Ai-je besoin d’une cuisine séparée, de quel vis-à-vis puis-je me satisfaire, est-ce je suis prêt à habiter si loin de cette personne que j’aime, si près de cette personne que je déteste ? Parce que j’ai le temps j’ai le loisir de mes poser ces questions, mes envies me permettent de faire le tri là où la dernière fois nécessité faisait loi. Le pire étant, comme toujours, lorsqu’un avenir possible faisait suffisamment envie pour que l’on s’y investisse, jusqu’à ce qu’il vous soit retiré. Du coup de cœur au crève-cœur en quelques minutes au téléphone, ou plusieurs semaines à attendre en vain.

Ce weekend j’ai eu un accident de plomberie, une fuite qui s’est aggravé au point de nécessiter l’intervention conjointe d’un plombier, son apprenti, ainsi que mon propriétaire. Sur deux jours, et après un premier diagnostic, plusieurs petits travaux ont été effectués. La fuite a été colmatée, certes, mais on a aussi changé un tuyau entier de la salle de bain, un robinet de la kitchenette, ainsi que l’intégralité du bloc de fusibles, au cas où, pour plus tard. On dirait moi quand je bidouille mon vieux PC pour pas cher plutôt que d’admettre qu’il faut complètement changer. Sur le coup, et parce que je ne le vois pas souvent, j’ai pensé avertir mon proprio de ma recherche en cours. Depuis le temps, et qu’il s’y prépare, s’il veut faire des travaux, ou autres.

Je n’ai rien dit, parce qu’on en est là, à ne pas prendre de risques, à ne pas se faire confiance. Chaque chose en son temps, je me suis laissé chuchoter à l’oreille. J’ai salué mon proprio, en lui souhaitant de bonnes fêtes, jusqu’à mon premier chèque de loyer de l’année. Peut-être le dernier, peut-être pas. J’ai le temps. Une nouvelle annonce vient d’atterrir dans mes mails. Allons voir ça.