Going Places

J’ai visité dix appartements en cinq semaines de recherche. J’ai du mal à me rendre compte mais il me semble qu’il s’agit d’un petit rythme bien soutenu. Après des années à raconter que j’allais le faire, jusqu’à qu’on finisse par penser que je ne le ferai jamais, je l’ai fait. J’ai monté un dossier, et j’ai commencé à passer des coups de fil, à courir à travers la ville à des heures indues, et à imprimer assez de dossier pour faire pâlir d’envie un jeune aspirant écrivain.

Le processus reste étrange pour moi qui n’ait déménagé en tout et pour tout qu’une seule fois, en passant de chez mes parents jusqu’à Paris. La dernière fois j’avais le couteau sous la gorge, trouve ou crève, j’ai pris le premier qui a voulu de moi. Quatre murs, deux fenêtres, deux plaques de cuisson et une douche. Cette fois, malgré l’accumulation de frustrations et les envies d’ailleurs, je peux me permettre de prendre mon temps. Alors je fais la moue fasse aux offres, je trie, je fais mon difficile. Sur dix appartements j’ai eu deux « coups de cœur » (terme sinistrement galvaudé j’en conviens), et une proposition ferme d’emménager dans un autre immeuble, dont l’attrait principal était d’être situé à mi-chemin entre ma librairie préférée et ma piscine préférée. J’ai décliné, j’ai le temps.

L’immobilier c’est un peu comme le travail, ça pousse le cerveau à reconfigurer ses simulations du futur. Si je vis ici à quoi ressemblerait mon quotidien, quel serait l’aménagement de l’espace, ma supérette, les quartiers auxquels j’aurais plus ou moins facilement accès, cette vue depuis le salon, cette place pour mon bureau. Est-ce que j’arriverais à sortir, est-ce que mes amis auraient envie de rentrer ? L’imaginaire se déploie, c’est fatiguant, de contenir toutes ces simulations en même temps que le quotidien réel, en plus de se demander ce qu’on préfère, peser le pour et le contre. Surtout à mesure que j’intègre les nouveaux paramètres auxquels je n’avais pas pensé sur le moment. Ai-je besoin d’une cuisine séparée, de quel vis-à-vis puis-je me satisfaire, est-ce je suis prêt à habiter si loin de cette personne que j’aime, si près de cette personne que je déteste ? Parce que j’ai le temps j’ai le loisir de mes poser ces questions, mes envies me permettent de faire le tri là où la dernière fois nécessité faisait loi. Le pire étant, comme toujours, lorsqu’un avenir possible faisait suffisamment envie pour que l’on s’y investisse, jusqu’à ce qu’il vous soit retiré. Du coup de cœur au crève-cœur en quelques minutes au téléphone, ou plusieurs semaines à attendre en vain.

Ce weekend j’ai eu un accident de plomberie, une fuite qui s’est aggravé au point de nécessiter l’intervention conjointe d’un plombier, son apprenti, ainsi que mon propriétaire. Sur deux jours, et après un premier diagnostic, plusieurs petits travaux ont été effectués. La fuite a été colmatée, certes, mais on a aussi changé un tuyau entier de la salle de bain, un robinet de la kitchenette, ainsi que l’intégralité du bloc de fusibles, au cas où, pour plus tard. On dirait moi quand je bidouille mon vieux PC pour pas cher plutôt que d’admettre qu’il faut complètement changer. Sur le coup, et parce que je ne le vois pas souvent, j’ai pensé avertir mon proprio de ma recherche en cours. Depuis le temps, et qu’il s’y prépare, s’il veut faire des travaux, ou autres.

Je n’ai rien dit, parce qu’on en est là, à ne pas prendre de risques, à ne pas se faire confiance. Chaque chose en son temps, je me suis laissé chuchoter à l’oreille. J’ai salué mon proprio, en lui souhaitant de bonnes fêtes, jusqu’à mon premier chèque de loyer de l’année. Peut-être le dernier, peut-être pas. J’ai le temps. Une nouvelle annonce vient d’atterrir dans mes mails. Allons voir ça.