Season Finale

Je sais que j’ai un éditeur depuis mi-septembre. Je le sais parce que c’est mon agent qui me l’a dit. Une fois qu’il a terminé de me raconter chez qui et jusqu’où il avait pu aller avec mon texte, il m’a avoué qu’il ne pouvait plus être mon agent. C’est terminé, il raccroche. Tout le monde est libéré de ses différentes obligations le concernant. Bien entendu, si je le souhaite, je récupère mon texte, les droits, et tout ce qui va avec. Mais ce qu’il préfèrerait, ce serait que je lui confie le livre à nouveau. Parce qu’à présent, à partir du mois prochain, il sera éditeur de littérature générale aux éditions Anne Carrière. Et, à moi comme à d’autres auteurs qu’il représentait, il nous propose de le suivre.

Pendant trois jours j’appelle mes amies et amis de confiance. Je leur expose le projet, créer une nouvelle collection, renouveler la générale chez Carrière, aller au casse-pipe de la rentrée littéraire de septembre 2018, venir se fracasser contre la vague des nouveautés dont la plupart vouées au pilon. Soit j’accepte, soit je reprends mes droits et je repars en campagne. On en parle, encore et encore. Oui, fais-le, c’est top, c’est une aventure, il y a tout à construire, fais confiance aux gens qui te font confiance. Alors après ce long week-end de conseils avisés, j’accepte.

Après huit mois de démarches, de sollicitations et d’attente, la recherche est terminée. J’ai un accord de principe, une poignée de main. J’ai un éditeur.

Depuis mi-septembre, donc, j’attendais. Que mon éditeur prenne ses fonctions, qu’il se fasse une idée de la maison, qu’il se penche sur mes contrats. Je n’en parlais à quasi personne, pour ne pas me répéter, pour ne pas refaire le match, pour ne pas donner ou me donner de faux espoirs. Ceux à qui j’en parlais j’en parlais tous les jours, jusqu’à l’écœurement. Je comptais les semaines entre mes deux relances éditoriales, ne pas avoir l’air paniqué, ne pas avoir l’air en déficit de confiance. Sauf que cette partie du spectacle, l’accord de principe, je l’avais déjà vécu il y a des années. Et pour moi, tout pouvait encore se désintégrer en vol. Lors de ma dernière entrevue avec mon éditeur j’ai demandé un contrat signé avant les fêtes, si possible. Non pas que cela change grand-chose, on peut toujours y foutre le feu au besoin, mais pour la symbolique, pour m’apaiser. Okay, dans ce cas allons-y. Accord de principe dans l’accord de principe.

Quelques semaines de paranoïa plus ou moins latente plus tard, nous étions hier. J’avais rendez-vous à dix-huit heures. Dans le métro j’ai commencé à somatiser, le cœur qui s’emballe, les bouffées de chaleur, les tempes qui vibrent, le ventre qui menace se faire la malle. J’ai eu peur, de ce que j’allais penser, faire, devenir, une fois ce bloc de mon existence derrière moi. Des années à raconter la même histoire, à vivre ce personnage d’auteur en souffrance, une intrigue entière à reconfigurer. J’étais en route pour aller signer, noir sur blanc, et devoir décaler ce qui avait enflé jusqu’à devenir une immense part de qui je suis. Je ressentais des choses inédites elles-mêmes contenues dans une intensité nouvelle. Alors j’ai pris le temps de prendre la mesure de ces sensations trop vives pour mon petit corps boiteux, j’ai essayé de profiter de la peur, du stress, de l’excitation. Vivre les émotions qui nous traversent.

Car une fois chez Anne Carrière, à serrer des mains, faire quelques courbettes polies et attendre que la machine Nespresso fasse son office, tout s’était envolé. J’étais en pleine possession de mes moyens. Peut-être que c’était le présentoir EnjoyPhoenix dans l’entrée qui m’avait apaisé (oui, assurément oui). Ou peut-être que c’était la banalité de voir des gens affairés à leurs bureaux, à attendre que l’imprimante termine de cracher les dizaines de pages à parapher, signer, contresigner. J’étais dans la vie normale des gens normaux qui font des livres peut-être un peu extraordinaires si tant est que tout le monde fasse son travail et que l’on ait un peu de chance.

Les mains sèches et l’esprit clair j’ai signé mon contrat d’édition pour mon premier roman. J’ai ensuite demandé un échéancier à mon éditeur, je relis, tu relis, on relit. Sur son bureau, les premières couvertures des premiers livres de cette collection qui se monte. Derrière lui, d’immenses étagères vides. Il faudra la remplir, petit à petit. Ce serait mentir de dire que tout reste à faire, car j’ai déjà fait le plus gros, jusqu’à ce qu’il devienne insignifiant, et que la suite prenne toute la place que je viens à peine de libérer.

Mais pour l’instant, au moment de la bascule, au moment où je vous le raconte (là maintenant donc), dans l’entre deux des fêtes où rien ne change, je suis temporairement libéré. Hier soir une fois rentré chez moi j’ai le corps qui a lâché prise. Impossible de raconter tout ça à qui que ce soit, je me suis effondré quelques heures. Juste assez pour embrayer sur une nouvelle journée, prendre le temps de vous écrire cette note, et en attendant de dormir les milles et une nuit de retard que j’ai pu accumuler en dix ans.

J’avais d’autres angles pour vous dire ces derniers mois, ces dernières années, ce texte. J’ai pour l’heure choisi celui-ci. Comme ça vous savez. Et j’ai hâte de pouvoir vous dire le reste, vous raconter la suite. Ce sera l’année prochaine. D’ici là je vais rester un peu seul et profiter de mon cadeau de Noël, parce que j’en suis vraiment content, et qu’une fois le processus terminé, une fois en librairie, il ne m’appartiendra plus. Il sera à vous, si vous le voulez.