Editeur Layton

J’ai corrigé mon manuscrit pour la cinquième fois en un an. Après deux amies, deux repasses de mon éditeur, il était temps d’affronter les retours de la correctrice, dont le boulot était d’assurer les finitions : cohérence, répétitions, syntaxe, ponctuation. Et, comme toutes les fois d’avant, il m’incombait de corriger les corrections, décider ce qu’on garde, ce qu’on oublie. A côté de moi, mon éditeur, stylo rouge et gomme à la main, prêt à annoter le texte papier comme un animal, comme si nous n’étions pas en 2018, comme si le mode révision de Word. A l’ancienne, donc. C’était (re)parti pour quatre heure trente de micro décisions.

Pour ne pas perdre la raison, j’ai décidé de prendre l’exercice à la manière d’une longue partie de Professeur Layton : chaque annotation était un nouveau puzzle à résoudre. Tel Luke, je devais trouver la bonne solution, adoubée ou non par mon Editeur Layton.

Il existe, dans les phases finales de corrections d’un manuscrit, plusieurs types de puzzles tels que :
– Le mot manquant : quoi mettre et où le mettre dans une phrase qui n’a aucun sens pour en faire une structure correcte ?
– La quête de sens : le passage est souligné d’une petite vaguelette et ornée d’un point d’interrogation, mais qu’est-ce que je voulais bien dire sur le moment ?
– Exprès ou pas exprès : là où il y a une inversion grammaticale, une torsion syntaxique ou un oubli de ponctuation, est-ce que c’est à dessein ou par accident ?
– Répétition : comment supprimer ou remplacer un mot pour faire disparaitre la répétition sans perdre la nuance de sens ?

L’exercice est abrutissant alors qu’il faut au contraire conserver toute sa sagacité. On est tenté de dire okay okay okay aux modifications, ou bien de se servir directement dans les suggestions de la correctrice. Parfois elle a raison. Parfois non. Et, dans de rares cas, on trouve mieux, plus fin, plus approprié. C’est les micro victoires, passer de moins bien à mieux sans s’arrêter sur un simple correct. Là je repense à Professeur Layton, à ces énigmes de logique, le moment où tu le sens : AH AH. Yes, tu l’as. La mini vidéo de victoire se joue, ponctuée d’un petit jingle et d’une phrase débilos du professeur. Montée d’égo. La correction, c’est pareil, quand on arrive à faire les liens logiques entre un mot et le thème, quand on relie différentes parties du livre par un ajout discret, ou quand après deux minutes à vriller sur un synonyme qu’on ne trouve pas, on déniche le mot parfait.

Mon éditeur me dit que cette étape, la plupart du temps, on la fait sans l’auteur. Je le crois volontiers, ce serait plus simple d’arbitrer seul et d’en finir. Mais cette fois, on m’a accordé ce temps et j’ai offert mon jus de cerveau disponible. Quatre heures trente de travail et une migraine pour le reste de la soirée. L’accumulation des étapes éditoriales est fascinante. J’essaie de ne pas réfléchir au temps, à l’énergie et aux moyens dépensés pour un premier roman qui pourrait tout aussi bien exploser en vol en septembre (et inversement). C’est donc ça, les métiers passion ? Il reste encore quelques ultimes étapes, une dernière correction, après c’est fini qu’on me promet. J’espère.

J’adore Professeur Layton, mais une partie de temps en temps ça me suffit.